L’anonymat de l’ego et la phénoménologie emphatique chez Levinas

par Rodolphe Calin  Du même auteur

Une égologie a-t-elle jamais commencé par l’ego ? Ne serait-ce que parce qu’elle doit entrer en possession de l’ego, l’égologie ne saurait commencer par lui. Ainsi en va-t-il de l’égologie husserlienne. Comme le souligne P. Ricœur, les Méditations cartésiennes admettent, avant l’expérience transcendantale de la seconde méditation, « un avant-point de départ qui est une sorte de devoir : il s’agit de s’abandonner d’abord… à la prétention qui anime les sciences, d’en “revivre” l’impulsion et la visée »(1) afin d’élucider l’idée téléologique rectrice d’une science absolument fondée. D’une autre façon, l’égologie cartésienne ne commence pas elle non plus par l’ego, mais, comme le notait Foucault, par le malin génie. Par le malin génie, qu’est-ce à dire ? C’est à partir du constat que mes opinions passées, pourtant ruinées par les raisons de douter, font cependant retour en moi – « le long et familier usage qu’elles ont eu avec moi leur donnant droit d’occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance »(2) – que Descartes est conduit à la fiction du malin génie. L’ego commence ici par se découvrir étranger à lui-même, il se voit contester sa propre égoïté par « ses » anciennes opinions, qui s’emparent de lui malgré lui, cherchent à occuper en lui la première place. L’égologie cartésienne prend donc son avant-point de départ dans l’anonymat de l’ego, car la fiction du malin génie ne fait qu’hypostasier ces pensées rebelles et anonymes en les faisant procéder de la volonté maligne d’un autre que moi. Mais d’un autre qui refuse de livrer son nom, ce pourquoi Levinas décrivait à juste titre le malin génie comme un interlocuteur qui « a donné un signe, mais s’est dérobé à toute interprétation », se refusant « à porter secours au signe émis, à assister à sa propre manifestation par signes, à remédier à l’équivoque par cette assistance »(3), refusant, autrement dit, de s’exprimer – c’est-à-dire, conformément au sens que revêt la notion d’expression dans Totalité et infini –, de se présenter à moi en personne.

Or, justement, l’ontologie que Levinas met en œuvre dans De l’existence à l’existant à partir d’une critique de l’ontologie heideggerienne n’est pas sans parenté avec les pensées cartésienne et husserlienne du sujet. Si elle se présente comme une égologie, elle ne commence pourtant pas par l’ego, mais par l’être anonyme, appelé « il y a ». Elle est en cela proche de l’égologie cartésienne. Mais elle invite aussi à s’interroger sur son rapport à l’égologie husserlienne, dans la mesure où cette ontologie du sujet se veut également phénoménologie. Qu’en est-il de cette phénoménologie ? Car, si l’égologie husserlienne ne commence pas par l’ego, son avant-point de départ est pourtant bien un vivre, ici un revivre l’impulsion et la visée des sciences ; or, l’égologie levinassienne commence avec l’extinction de l’ego, et avec lui par conséquent de tout vivre subjectif. Qu’en est-il du rapport entre subjectivité et phénoménologie ? A quel type de phénoménologie l’« emphase » de l’anonymat nous conduit-elle ici ? C’est à cette question du statut phénoménologique de l’ontologie du sujet chez Levinas que cette étude, après avoir précisé en quel sens le sujet vient au centre de l’ontologie, tâchera de répondre(4).

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11