La scansion de l’intersubjectivité : Michel Henry et la problématique d’autrui

par Farhad Khosrokhavar  Du même auteur

Le souci de l’intériorité

La pensée henryenne est marquée par le souci de l’intériorité et de son statut invisible dans l’espace de la phénoménalité extérieure. Cette intériorité qui est pour lui fondamentalement auto-affection, a des caractéristiques phénoménologiques dont la plus importante est l’accès immanent à soi en retrait sur l’extériorité et la présence à soi qui confère un privilège absolu au présent et élude, dans les modalités de son exercice, toute temporalisation phénoménale. Cette présence à soi hors de toute extériorité, Henry lui accorde une prétention absolue à fonder la totalité du sens. Là où Kant déniait l’accès à la totalité nouménale et prônait une attitude transcendantale marquée par le renoncement à l’ontologie, là où Hegel prétendait réaliser cette totalité dans le déroulement même de l’Histoire saisie comme le lieu de l’avènement de l’Être, Henry opte pour une ontologie fondée sur un ego qui confère le sens dans une intériorité absolument hétérogène vis-à-vis du monde phénoménal. Deux problèmes surgissent, comme pour toute pensée philosophique marquée par une intuition fondatrice. D’une part, le problème de la cohérence de cette pensée, en second lieu, celui de son accès à la vérité qu’elle nous promet. Ces deux exigences peuvent entrer en contradiction entre elles, et nous verrons comment la pensée henryenne tente de les articuler au sein d’une problématique de la subjectivité absolue.

Si la dimension affirmative de la pensée henryenne est l’auto-affection en tant que présence à soi dans l’immédiateté d’une saisie apodictique, son versant polémique qui est la conséquence même de son ontologie de l’affectivité est le refus de l’extériorité comme le lieu du séjour de l’être. La pensée idéaliste allemande jusque dans ses avatars existentiels finis comme l’ontologie de Heidegger souligne à l’envi la structure extatique de l’être qui est la manifestation de soi dans l’horizon de l’altérité phénoménale. L’essence du vrai est le réel tel qu’il advient à la transparence dans l’horizon de la phénoménalité. Cet horizon est l’Histoire chez Hegel, le temps chez le premier Heidegger. Il n’est de l’être que là où s’effectue ce déploiement dans l’horizon de l’altérité phénoménale et c’est pourquoi l’intériorité pure n’est que la déficience en être, celle-ci n’advenant à sa vérité qu’en s’extériorisant, perdant ainsi son innocence première par sa manifestation au dehors. Ce mouvement qui brise l’intériorité pure et fait de son déploiement dans l’extériorité la pierre de touche de son authenticité, marque chez Hegel son apogée par la conciliation de la conscience avec la réalité dans une parousie où la Versöhnung met fin au hiatus entre l’intérieur et l’extérieur. C’est ce processus de déversement de l’intériorité dans l’extériorité qui signifie en même temps la « kénose » de l’être que Henry refuse au nom de l’hétérogénéité radicale de l’une à l’autre ; dans un second temps, par un renversement lourd de sens, pour lui c’est l’intérieur qui est le fondement de l’extérieur et non l’inverse, tel que le postule la pensée hégélienne. Le statut de l’aliénation change, dès lors, radicalement. Pour Hegel, l’Entfremdung est le mouvement interne de l’être qui doit progressivement se rendre à l’évidence de sa scissiparité et renoncer à son identité avec soi pour épouser le déchirement entre ses aspirations et le réel, entre son être en soi et son être pour soi, avant d’atteindre cette ultime synthèse magique dans la conciliation entre l’en soi et le pour soi qui n’est autre que l’acte de rendre immanente l’eschatologie religieuse et en particulier chrétienne. Pour Henry, l’aliénation réside dans la déformation de la vérité de l’être qui est l’auto-affection de l’ego. Sa signification est altérée et rendue méconnaissable par le primat accordé à l’extériorisation sur l’intériorité. Tant que prévaudra une vue philosophique qui postule l’écart au sein de l’ego comme producteur d’une dynamique où celui-ci s’extériorise en s’aliénant, il y a méconnaissance du sens de l’être et impossibilité d’embrasser une vue authentique de soi. C’est pourquoi Michel Henry relève le défi d’une interprétation où il souligne à l’envi l’incommensurabilité entre le dehors et le dedans, l’invisibilité de l’être et l’inscription du sens ontologique dans l’auto-affection de l’ego. Celle-ci est, dans son essence, intemporelle, vouée à un présent sans faille ni hiatus, adhésion à soi dans une intériorité qui échappe à l’extériorisation, à la temporalisation et à toute forme d’aliénation au sens de la disparité entre l’être et le paraître aboutissant à la manifestation de l’un dans l’autre registre.

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