La suspension de la phénoménologie : la déconstruction. (L’héritage in-interrompu de Levinas à Derrida)

par Vincent Houillon  Du même auteur

Hériter de la tradition phénoménologique, c’est la suspendre. Et c’est la suspendre au lieu même de son instauration et de sa possibilité : au lieu de l’épochè. L’épochè au-delà de l’épochè suspend la phénoménologie elle-même dans son geste le plus radical et le plus décisif puisque ce dernier introduit au phénoménologique comme tel et au comme tel de la phénoménologie. Cette interruption de la phénoménologie en son sein travaille étrangement l’histoire de l’infidèle fidélité d’un des héritiers les plus paradoxaux de la phénoménologie : Jacques Derrida. Contre les tentatives orthodoxes d’exclusions de l’écriture derridienne hors de la phénoménologie, contre le déni des gardiens d’un héritage qu’il revendique à son tour, nous tenterons de recoudre le fil de la tradition afin de reconnaître en Jacques Derrida un des fils de la tradition phénoménologique. Le fils interrompt le Père et seule cette interruption constitue la tradition filiale : toute filiation originale est d’interruption.

Cette suspension de la phénoménologie se manifeste de manière multiple comme une épochè au-delà de l’épochè phénoménologique husserlienne(1), comme un pas au-delà de l’épochè de l’être heideggerien, comme une épochè suspendant l’être lui-même (mais n’est-ce pas l’épochè de l’être au sens alors d’un génitif « objectif ») dans laquelle l’épochè serait un autre nom de la différance chez Derrida. L’épochè elle-même suspend l’unité de l’épochè et sa délimitation restrictive au titre de simple méthode de la phénoménologie (Husserl) par un passage au-delà de la méthode et de la dimension métaphysiques de la phénoménologie. Au seuil de ce pas, deux pensées concurrentes du passage au-delà sont convoquées : la pensée d’Emmanuel Levinas comme suspension ou épochè éthique de la phénoménologie et la pensée de Heidegger comme épochè (an sich halten) originaire de l’être qui reconduit la phénoménologie à son destin métaphysique depuis ce qui destine l’être dans ses « époques ». Nous aimerions montrer que l’épochè est un des noms de la différance, nom qui offre non seulement une tradition à la phénoménologie mais aussi et surtout un avenir. Et seul l’avenir peut offrir une tradition, peut l’assumer et l’assurer. L’à-venir est d’interruption. Interrompre la tradition, c’est aussi lui donner un avenir, c’est donc l’assurer, la relancer et la reprendre. Il n’y a pas de tradition sans interruptions, l’interruption même donne la tradition et la constitue(2) : la tradition s’instaure de son à-venir.

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