Le chiasme et le restant (la « phénoménologie française » au contact de l’intouchable)

par Jacob Rogozinski  Du même auteur

Les questions philosophiques ont un étrange destin. Aussi marquantes soient-elles, il leur arrive néanmoins de s’estomper, de glisser à l’arrière-plan comme si elles avaient définitivement cessé de mobiliser la pensée. Il arrive à l’inverse qu’une question apparemment dévaluée ou désinvestie, qui n’intéressait plus que les historiens de la philosophie, fasse soudain retour et s’impose à nouveau comme un enjeu fondamental. Il en va ainsi de la question du toucher. Il fut un temps où les problèmes relatifs à la perception, au corps propre ou à la chair, aux rapports entre les différents sens et notamment entre le toucher et la vue, étaient au centre des recherches phénoménologiques, comme en atteste en France l’œuvre de Merleau-Ponty. Puis, à partir des années 60, ces problèmes ont disparu presque totalement de notre horizon intellectuel(1). Voilà maintenant que la question du toucher resurgit dans un récent livre de Derrida, auquel elle donne son titre(2), et dans le dernier ouvrage de Michel Henry où elle occupe une place plus discrète mais tout aussi décisive(3). Signe des temps ? Signe, peut-être, que la « phénoménologie française » commence à sortir de sa longue éclipse et que les questions qui étaient les siennes naguère retrouvent droit de cité…

Lorsque deux penseurs de grande envergure se confrontent à une même question, il serait naïf de comparer leurs travaux dans le vain espoir d’en tirer une sorte de « synthèse » : malgré la proximité, voire l’identité de leurs objets, chacun d’eux va son chemin sans jamais croiser la pensée de l’autre. Dans le cas qui nous retient, on ne saurait nier que, par-delà la différence des styles – plus décidé, plus affirmatif chez l’un, qui s’attache à tracer des démarcations intangibles, plus questionnant et sinueux chez l’autre, attentif aux méandres et aux apories des textes, et s’efforçant de déstabiliser les partages traditionnels… –, subsiste une divergence insurmontable entre deux orientations philosophiques. Il n’y a certes rien de commun entre un projet de re-fondation phénoménologique du christianisme où les concepts de chair et d’incarnation jouent un rôle majeur et la visée d’une « déconstruction du christianisme » qui remet en question la charge métaphysique de ces concepts. Bien que ces deux auteurs s’inscrivent dans le sillage de la phénoménologie (explicitement dans le cas de Henry, de manière plus complexe chez Derrida(4)), nous avons affaire d’un côté à une philosophie de l’immanence, de la Vie conçue comme auto-affection absolue et, de l’autre, à une pensée de l’auto-hétéro-affection où une irréductible altérité – qui se dit de multiples façons, comme « trace », « reste », « différance », « spectre », etc. – vient toujours inquiéter la clôture de l’auton et lui interdire de se refermer sur soi.

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