Phénoménologie et ontologie de la vie

par Renaud Barbaras  Du même auteur

Sous un titre beaucoup trop général et ambitieux, je voudrais en réalité m’interroger sur l’extension du champ de ce que l’on entend par phénoménologie, sur la possibilité de principe de circonscrire un espace de la phénoménologie, marqué par des frontières assignables qui la distingueraient de ce qui n’est pas elle. On peut dire, à la suite de Ricœur, que la phénoménologie traite la manière d’apparaître des choses comme un problème autonome, qu’elle se propose donc de mettre au jour l’apparaître comme tel. En vérité, il ne s’agit pas seulement d’être attentif à la dimension de l’apparaître, de l’« il y a » dirait Merleau-Ponty, mais de tenter d’en dégager des moments constitutifs, bref une structure essentielle. Or, parce que l’apparaître est apparaître de quelque chose, parce qu’il se cristallise toujours dans un apparaissant, où se voilent les structures qui le font précisément apparaître, parce que, pour ainsi dire, le spectacle fait oublier la scène, la mise en scène et l’éclairage, l’accès à l’apparaître comme tel est loin d’aller de soi ; c’est au contraire la chose la plus difficile qui soit. Telle est la tâche à laquelle la phénoménologie se confronte : elle fait apparaître l’apparaître en le détachant de l’apparition où il se cristallise ; elle est monstration de la phénoménalité selon son eidos. Tel est le sens de l’épochè phénoménologique et c’est pourquoi elle est à la fois l’acte de naissance et la tâche, toujours à reprendre, de la phénoménologie. Elle est définie par Husserl comme une suspension de la thèse d’existence du monde, ce qui signifie qu’elle interdit toute position d’un apparaissant ; par là, en libérant le regard de l’emprise de ce qui apparaît, elle lui permet de se tourner vers l’apparaître comme tel, vers l’élément même dans et par lequel quelque chose peut être reconnu comme étant.

Une telle démarche semble fonder la spécificité et l’autonomie de la phénoménologie vis-à-vis des autres disciplines philosophiques : dans la mesure où elle se fonde sur une suspension de toute thèse d’existence, il est clair qu’elle ne peut prendre position au sein du champ de l’existant et se prononcer sur la nature ou la structure de cet existant. Ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’est en vérité ce qui est, la nature de ce qu’il y a, mais plutôt la manière dont nous y avons accès, c’est-à-dire comment ce qu’il y a peut se donner comme tel. C’est en ce sens que la phénoménologie est étrangère à la métaphysique et s’interdit, au moins chez Husserl, toute incursion au sein du champ de la métaphysique. La spécificité de la phénoménologie est donc d’ordre méthodologique ; elle ne se distingue pas des autres philosophies par la singularité de sa position concernant la nature de ce qui est mais plutôt par le fait qu’elle abandonne le plan de l’apparaissant pour se consacrer à la détermination d’une méthode d’accès à l’apparaître. Or, puisque la philosophie était jusqu’alors comprise comme métaphysique et qu’il est pourtant incontestable que l’épochè phénoménologique répond à une véritable exigence philosophique, c’est bien le sens même de la philosophie qui se voit radicalement renouvelé avec la phénoménologie.

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