Réponses aux questions d’Alain David et François-David Sebbah

par Dominique Janicaud  Du même auteur

Vous venez de publier chez Albin Michel deux volumes intitulés Heidegger en France. Dans quelle mesure le rapport à Heidegger déterminait-il ce que vous décriviez en 1991 comme « le tournant théologique de la phénoménologie française » ? Les auteurs alors critiqués étaient tous en « franche opposition » vis-à-vis de la pensée heideggerienne, comme vous venez de le souligner à la p. 450 de Heidegger en France, 1. Faut-il déceler une corrélation ?

– Il serait effectivement tentant de comprendre rétrospectivement Le tournant théologique de la phénoménologie française comme un brûlot heideggerien, dans la mesure où les auteurs que j’y critique – Levinas, Henry, Marion – se sont eux-mêmes attaqués à Heidegger, à des titres divers. Mais si j’avais voulu essentiellement défendre un point de vue heideggerien « orthodoxe », pourquoi ne l’aurais-je pas dit et assumé ?

Dans l’Épilogue VII de Heidegger en France (1, p. 442), je précise deux points : d’une part, dans le débat sur le « tournant théologique », la frontière n’a pas passé exactement entre heideggeriens et anti-heideggeriens ; d’autre part, je laisse entendre qu’il y a bien un texte de Heidegger qui m’a inspiré : sa conférence sur « Phénoménologie et théologie ».

Quant au premier point, je peux donner l’exemple de Richir qui, tout anti-heideggerien qu’il soit, ne « théologise » pas du tout au sens des trois auteurs visés dans Le tournant. De surcroît, les étiquettes sont trompeuses en la matière : Levinas, par exemple, entretient, malgré tout, avec la pensée heideggerienne une relation de tension extraordinairement intime. Marlène Zarader l’a fort bien vu.

Le second point ne peut s’éclairer qu’à la lumière du rappel des termes précis de la remarquable conférence « Phénoménologie et théologie » tenue par Heidegger en juillet 1927 au Cercle de théologie évangélique de Tübingen. La théologie y est définie comme « la science de la foi » (science étant à entendre au sens large, mais cependant positif, d’une Wissenschaft). La philosophie (de caractère phénoménologique) peut très bien jouer le rôle de « correctif ontologique » de contenus ontiques, pré-chrétiens, de la théologie ; mais elle est absolument différente de la théologie : elle est « libre questionnement ». Si l’on s’en tenait à cette double délimitation, il n’y aurait pas de « tournant théologique » de la phénoménologie !

Mais ce qui complique les choses, c’est que Heidegger n’a pas toujours effectivement respecté les distinctions fermes de 1927 et qu’il a lui-même aussi, en un sens, lancé les semences d’un « tournant théologique » ! Mon intervention quelque peu polémique de 1991 entendait donc aussi secouer certaines ambiguïtés du côté heideggerien et elle se situait, à cet égard, dans le sillage bien français des phénoménologies de Sartre et du premier Merleau-Ponty. Mais, pour l’essentiel, au-delà de toute filiation ou généalogie, elle entendait rappeler le projet phénoménologique à sa finitude essentielle.

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