Sartre et la phénoménologie au buvard

par François Noudelmann  Du même auteur

Jean-Paul Sartre, phénoménologue français. La définition scolaire et nationale fait sourire. Phénoménologue, sans doute. Encore faut-il s’entendre sur les attendus, les objets et surtout sur les usages de la phénoménologie. Assurément Sartre a inauguré sa réflexion philosophique à partir de l’idée d’intentionnalité et de l’enseignement de Husserl. A-t-il pour autant « francisé » cet héritage et développé une phénoménologie française ? Ce débat universitaire des historiens de la philosophie n’intéresse pas vraiment Sartre : d’une part, il ne l’a pas intéressé stratégiquement, Sartre n’ayant pas joué le jeu de l’Université ; d’autre part, cette question présente un intérêt spécifiquement disciplinaire : à savoir comment situer Sartre dans une histoire de la philosophie française. Et de ce point de vue, l’Université lui rend bien son indifférence, puisqu’au moment où elle redonne voix à la phénoménologie, elle semble sauter par-dessus Sartre et relier Husserl à Merleau-Ponty puis à Levinas ou Henry, pour ne citer que des phénoménologues tardivement reconnus(1). Une démarche inverse consisterait à étudier plutôt ce qu’a été l’apport de la phénoménologie à Sartre, et son emploi hétérodoxe(2). Elle éviterait de jauger la conformité de Sartre à ses inspirateurs et de lui faire un reproche de khâgneux sur sa mécompréhension de Heidegger. À l’opposé de toute exégèse, Sartre a en effet toujours été infidèle à ses sources qu’il a vampirisées au profit d’une recherche en perpétuel renouvellement.

Phénoménologue français serait plutôt à entendre de la langue française, si tant est que la langue se trouve au cœur de l’activité polygraphique de Sartre, essayant tous ses registres, éprouvant ses styles, risquant sa parole. L’auteur des Mots, destiné à la confusion infantile entre le langage et le monde, ne cesse de s’expliquer avec la langue, d’y construire une légitimité philosophique. Bien avant la lecture de Brice Parain, la question du langage est posée, dès les premiers essais de description phénoménologique : moins pour y fonder un usage instrumental de la langue que pour articuler, grâce à la phénoménologie, une relation heuristique des mots et des choses. L’enthousiasme fameux du jeune Sartre à l’égard de Husserl ne doit pas nous aveugler sur l’emploi dérivé qu’il propose de la phénoménologie. Il s’y épuise pendant quelques années, pour mieux l’épuiser, c’est-à-dire pour l’absorber. S’il avoue qu’il est resté longtemps husserlien après être entré de manière absolue dans sa philosophie, abdiquant ses propres réflexions, il confie aussi le sens d’une telle empathie : « Épuiser un philosophe, c’est réfléchir dans ses perspectives, me faire des idées personnelles à ses dépens jusqu’à ce que je tombe dans un cul-de-sac. »(3) S’ensuit une critique de Husserl et de la Hylé comme matière passive que viendrait façonner une forme ou une intentionnalité, distinction qui relèverait d’un idéalisme que Sartre veut dénoncer. Aussi décisive que fut la découverte de la phénoménologie pour Sartre, elle ne l’inscrit donc pas dans une philosophie, ni même dans une méthode. À l’égard de la phénoménologie, comme plus tard face au marxisme et à la psychanalyse, il maintient l’exigence de l’interprétation, et à chaque fois il éprouve la pertinence d’un langage.

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