Un moment français de la phénoménologie

par Jean-Luc Marion  Du même auteur

La phénoménologie, par définition, ne devrait pas se préoccuper d’elle-même, mais des phénomènes. Elle ne devrait pas non plus s’interroger sur ce que disent d’elle les autres philosophes, ni même ce qu’en pensent les phénoménologues. Ce principe, d’ailleurs valable pour toute philosophie, s’impose à la phénoménologie plus qu’à toute autre – puisqu’elle prétend « revenir aux choses mêmes ». Elle ne mérite en effet son prestige et sa force que lorsqu’elle affronte les choses mêmes – et donc d’abord surtout la difficulté d’y atteindre – en un temps où le « philosopher », dont le bavardage ne cesse de submerger la vie académique, se garde bien, lui, de s’éloigner trop loin des côtes et cabote de doxographie en monographie, de distinction en polémique, sans risquer quoi que ce soit qui ne soit pas déjà largement connu de tous – ou parfaitement oublié. Ici résonne l’avertissement de Wittgenstein : « la philosophie n’est pas une doctrine, mais une activité» (Tractatus logico-philosophicus, 4.112). Ou celui de Heidegger: « La pensée agit, en tant qu’elle pense » (G.A. 9, p. 313). Que les phénoménologues, actifs ou potentiels, s’en souviennent.

Cette mise en garde ne remet évidemment pas en cause l’effort nécessairement historique pour prendre la mesure du mode spécifique de pensée que pratique la phénoménologie – ou plutôt qui la rend possible et opératoire. Cet effort historique consiste certes à s’approprier les textes classiques de Husserl et de Heidegger, ce qui a bien lieu bon an (pour le premier), mal an (pour le second). Il consiste aussi à s’interroger sur ce qu’on risque à nommer assez souvent la « phénoménologie française » et qu’il faudrait peut-être plus sobrement nommer, à la suite de B. Waldenfels, « la phénoménologie en France », ou, si l’on y tient vraiment, le moment français de la phénoménologie. Et, même ainsi, non sans prudence.

Car il ne saurait pas plus y avoir de phénoménologie « française » qu’il n’y en a eu d’« allemande » – car cela même peut se discuter. Non seulement parce qu’une telle phénoménologie naquit en partie en Autriche, vécut aussi en partie à Prague comme en Pologne et que l’Université allemande n’a cessé de lui résister, voire, depuis cinquante ans, de la marginaliser. Mais surtout parce qu’en règle générale, il faut se garder comme la peste d’identifier à une langue et à une nation un moment de la philosophie. La philosophie est enfant de bohème et n’habite nulle part, sauf quand elle tourne à l’idéologie des philosophies nationales (inventions aussi récentes que les États-nations – et aussi dangereuses qu’eux). Le rationalisme de Descartes et Malebranche ne fut pas seulement français, mais aussi flamand et allemand. La scolastique ne devint parisienne qu’à son déclin, et fut, au temps de sa force, aussi bien irlandaise, anglaise, qu’allemande et surtout italienne, pour finir espagnole et belge. Et l’idéalisme dit « allemand » se déploya avant que l’Allemagne ne devienne un État et plutôt aux extrêmes (Bavière et Berlin). Et de fait, la phénoménologie n’émigra en France qu’avec un juif lituanien de culture russe, formé à Strasbourg. Si donc il paraît licite aujourd’hui d’évoquer un moment français de la phénoménologie, on ne devra l’entendre qu’en un sens théorique – non national. D’ailleurs, il regroupe des Italiens, des Belges et des Néerlandais, des Allemands et des Autrichiens même, sans parler des Américains et de bien d’autres « nations », au sens universitaire médiéval. La question devient donc plus délicate : il s’agirait, si l’on veut vraiment parler d’un tel moment (français) de la phénoménologie, de déterminer le ou les points communs à la succession ininterrompue qui mène, de Levinas en 1930, à Ricœur, Henry et Derrida (et toujours encore Levinas), jusqu’à l’actuelle génération.

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