III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

Je propose ici de réfléchir sur un geste philosophique, celui de la Commission de Vérité et de Réconciliation qui produisit, en Afrique du Sud, après la défaite de l’apartheid, une défaite seconde – celle selon quoi le crime contre l’homme exclut celui qui le perpètre de l’humanité politique.

IQuel mot -

Soit, pour saisir sur le vif une possible pesée de l’Afrique du Sud dans la balance philosophique, cette suite de mots par quoi s’appréhende comment parler de crime politique porteur d’atteinte aux droits de l’homme, le terme normé par le Rapport de la Commission Vérité et Réconciliation, qui est « perpetrator »(1).

perpetrator n auteur m (d’un crime, etc). – of a crime auteur d’un crime, coupable raf, criminel(le) m(f)(2).

Et puis, dans l’antécédent et l’homonymie, cette suite en latin :

pater, tris, m. : 1° primitivement, dans la langue officielle, chef religieux ou social […] 2° comm. père […] de là : patr-ius, a, um, qui appartient au père, mot qui n’a de correspondant ni pour la mère, ni pour le frère […] de même ne se disent que du père : patria potestas, l’autorité du père ; patria terra, la terre du père, la patrie ; patri-mōnium, i, n., les biens du père : matrimōnium, i, n., n’implique aucune idée de propriété ou de droit sur les choses ; patr-ōnus, i, m. : 1° primitivement et proprement, celui qui fait fonction de père […] ; puis 2° PATRON, par opposition à cliens, client ; enfin 3° AVOCAT, par opposition à reus, accusé ; patr-āre : 1° primitivement accomplir un acte religieux ou social en qualité de père, c’est-à-dire de chef ; puis 2° prononcer un serment, signer la paix, conclure un traité ; enfin 3°, par affaiblissement et vulgarisation de sens, comm. exécuter, mener à bonne fin une opération quelconque ; d’où, avec apophonie, per-petr-āre, exécuter jusqu’au bout(3).

Enfin, la clef philosophante qui norme ce que j’ai appelé ailleurs le lien rhétorique(4) :

Jésus : « Laisse les morts enterrer leurs morts » (Mt 8.22)(5).

IIMetanoia

Dans Foi et Raison, lorsque Jacques Derrida réfléchit à la confuse générosité qui conduisit la Commission de Vérité et de Réconciliation en Afrique du Sud à concevoir le processus de réconciliation de l’après-apartheid comme une « scène » du pardon, il laisse le terme « perpetrator » en anglais(6). L’ensemble du processus public de confession d’actes violents portant abus des droits de l’homme sous l’apartheid, de demande d’amnistie et d’octroi d’amnistie qui se redouble de demande de pardon et d’accord du pardon(7), tout ce montage repose sur le « perpetrator ». Le terme est difficilement traduisible en français, pour des raisons de logique juridique : un « perpetrator » se présente volontairement devant la Commission de Vérité et de Réconciliation, il n’est pas un accusé (reus), ni un coupable en puissance, c’est simplement quelqu’un qui, ayant commis des actes qui, ailleurs et autrement, relèveraient du droit pénal national ou international, raconte, de son plein gré, ce qu’il a fait (selon le catalogue des « atteintes graves aux droits de l’homme »), qui le raconte dans les moindres détails, et qui le raconte ainsi en justifiant que ses motifs étaient entièrement politiques. Il n’est même pas son propre patron et n’a un avocat (patronus) à ses côtés, si nécessaire, que pour le conseiller, le cas échéant. Son récit n’est pas une déposition, car la Commission qui entend cette narration n’est pas un tribunal. Et si, au vu de son statut constitutionnel elle est en effet une Commission souveraine et responsable devant le Parlement, le récit du « perpetrator » n’est pas non plus un témoignage devant une commission d’enquête, si typique du droit anglo-saxon (et que déteste le droit napoléonien), car, quand bien même le narrateur est soumis à un débat contradictoire, celui-ci n’a pas pour but d’établir la culpabilité mais de s’assurer que le récit est complet et que le motif du crime est politique. Un « perpetrator » qui dit tout sur son crime de haine recevra l’amnistie(8). Brutalement dit : un agent de la police secrète d’apartheid qui raconte comment il a fait exploser à la dynamite un opposant, maquillé son acte en crime crapuleux, qui le raconte de façon à ce que la Commission soit persuadée qu’il a tout dit (qui, quand, comment, où), et qui affirme avoir commis cet acte par haine raciale sera amnistié. Publiquement, cette narration est consignée, citée, travaillée par la délibération. L’amnistie n’efface pas le crime, elle le magnifie par le récit public et le remet aux archives vives de la citoyenneté. Ayant parlé, le criminel (selon le droit) ne l’est plus (selon le droit) mais le demeure car c’est son droit de passage, sa passe, dans la nouvelle citoyenneté. Raconter tout donne droit à s’incorporer dans le nouveau corps politique, avec tous les droits que donne la citoyenneté(9). Metanoia.

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