III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

La Commission de Vérité et Réconciliation travaille donc sur des narrations de la violence raciale(10). Le seul tribut payé par le « perpetrator » est que son amnistie ne porte par en elle l’amnésie juridique. Contrairement au droit français, par exemple, l’amnistie n’efface pas ce qui, autrement, serait un crime ; au contraire chaque récit est soigneusement archivé et mis à disposition du public. Je me suis expliqué ailleurs sur ce processus de metanoia, de conversion à la démocratie par le dire du mal(11). L’amnistie porte donc en elle la délibération(12). Elle ne l’occulte pas plus qu’elle n’entre dans un devoir de mémoire puisque la mémoire est dans le présent, travaillant les trois expériences du temps : le récit de demande d’amnistie est simultané, successif, répétitif. Il se déroule dans la délibération sur la constitution de la citoyenneté(13), il entre dans une concaténation de récits qui sont tous constitutifs, il reprend et relance des récits et des amnisties analogues avec lesquels il entretient une relation que je dirai symphorétique(14).

Ci-dessous je vais proposer des extraits, à peine commentés, de la sommation par la Commission de Vérité et de Réconciliation de narrations commises par les « perpetrators » (ci-après je fais sauter les guillemets)(15). Il s’agit là d’extraits du chapitre sur les causes et motifs de violence sur quoi se referme le compte rendu du rapport (la dernière partie formule des directions politiques). Se donne à voir comment le rapport configure un geste philosophique au sujet de la démocratie. Il conviendra de les lire comme on lit des textes aux marges de la philosophie, des histoires ou des éloges, dans une position qui n’est pas dissemblable à celle de textes des Sophistes, à la fois des performances sur le politique et des performances du politique. (Sur les milliers de dépositions il faut savoir que quasiment 90 % d’entre elles ont été rendues par écrit et n’ont été lues que par les commissaires ; elles forment la masse des archives de la Commission.) Il y eut quelques dépositions spectaculaires et médiatisées (comme celles de Winnie Mandela ou du colonel De Kock, « le diable »). Ce sont les plus rares mais ce sont elles qui font le fond du stock argumentatif du rapport. Il y eut aussi des dépositions par les partis politiques, certaines grandes entreprises, les Églises, certains médias ; il faudrait ailleurs réfléchir sur ce que ces dépositions-là ont affaire avec la notion de perpetrator. Également, du rapport et de ces narrations de violence, le grand public ne connut que quelques « rhetorical events », quelques dépositions considérées exemplaires par la Commission ou les médias, relayées par quelques émissions de télévision et des programmes de radio. En outre, les communautés qui firent appel à la Commission ou intervinrent dans ses auditions eurent une expérience autre de ces narrations, une expérience locale qui, la plupart du temps, ne fut pas répercutée au niveau global mais permit de faire rentrer ces communautés, souvent rurales, naguère en servitude, dans l’univers inconfortable de la démocratie c’est-à-dire de la production d’évidences pour la délibération publique(16).

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