III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

Il en reste ainsi un sentiment très puissant qu’il fallait que ce soit dit, même si de ce dire les détails on ne les a pas, on ne les a plus. « Let bygones be bygones » est un motif récurrent, à peine démarqué de la parole de Jésus : « Laisse les morts enterrer leurs morts. » Entendons : laissons ceux qui veulent incessamment ressasser la « mémoire » enterrer leurs morts. Laissons les narrations du passé enterrer le passé, et que la narration enterre les narrations, bref laissons la vie (politique, publique, civique) enterrer les fondations. C’est une optique car, au demeurant, quelle société civile pourrait fonctionner bien dans les détails – L’effet rhétorique du rapport de la Commission est d’avoir, hors détails, créé un consensus, un sentiment que le passé de violence est dévoilé. C’est cette persuasion par alêtheia qui importe. La démocratie, depuis Aristote, se doit de respecter cette apparence. Les narrations des perpetrators ont ainsi livré un dire de la violence éclaté, jouant entre le local et le global, intraduisible parfois entre les niveaux de culture et de capital symbolique, et jouant rhétoriquement à des niveaux différents de persuasion sur ce que c’est qu’être citoyen – c’est-à-dire vivre en paix, avec la conscience que la différence qui fonde les différences comme démocratie a été dite, a été rendue in-offensive.

IIIExtraits

[Des narrations, la Commission tire un premier jeu de données, la différence de perspective entre perpetrator et victime (stipulée par la loi) s’affirme dans deux options sur leur manière rhétorique, logos ici, pathos là, comme si deux des trois grandes instances de la persuasion (avec l’ethos) s’étaient mises en écart pour assigner des systèmes différents de la pistis, de la production persuasive de l’évidence, au criminel et à la victime, sous le glacis de l’ethos, la marque d’autorité que l’un et l’autre doivent également produire.]

47 La Loi [créant la Commission, n.d.l.r.] fait une distinction claire entre les « perspectives des victimes et les motifs et perspectives des personnes responsables d’abus aux yeux de la commission » [et reconnaît] un « écart de magnitude », à savoir l’écart entre « l’importance d’un acte pour un perpetrator et pour une victime ». Cet écart de magnitude a un certain nombre de caractéristiques :
a) Normalement l’acte est bien plus important pour la victime. C’est la victime qui voit en lui une expérience d’horreur. Pour le perpetrator il s’agit la plupart du temps « d’une chose anodine ».
b) Les perpetrators sont enclins à être moins émotionnels que les victimes […] Par exemple, cette narration factuelle du colonel Eugène de Kock : J’ai continué à lui tirer dessus. Il a fini par tomber mort. Nortjie lui a tiré une balle dans la tempe. Il est mort sur le coup. J’ai pris la décision de le tuer parce que j’étais convaincu qu’ils étaient tous armés. On l’a tabassé longtemps et à fond. À la fin il était en bouillie. Je l’ai abattu avec un 38 Spécial. Mort sur le coup. On a détruit le cadavre. Mabotha a été réduit en bouillie. J’ai préféré une charge de 60 kg à une de 80 kg. L’explosion a été entendue dans tout Johannesbourg et on a fêté ça à Vlakplaas avec le ministre de l’Intérieur.
c) L’écart de magnitude se manifeste sous le rapport du temps […] L’expérience de la violence s’efface plus rapidement chez les perpetrators que chez les victimes.
d) Les actions apparaissent plus normales aux perpetrators qu’aux victimes. Leur sens moral varie. Alors que les victimes cataloguent les événements comme bons ou mauvais, les perpetrators perçoivent des degrés intermédiaires [en anglais « grey zones », « zones d’ombre » -, n.d.l.r.].
e) Des écarts existent entre victimes et perpetrators en ce qui concerne l’interprétation des motifs et des intentions, la question essentielle du pourquoi. Les victimes ont souvent deux interprétations, l’une qui privilégie l’incompréhensibilité (le perpetrator n’avait aucune raison d’agir ainsi), l’autre qui assigne aux actes du perpetrator une intention délibérée, sadique, ayant sa fin en soi. Par contraste la plupart des perpetrators fournissent fréquemment des raisons plausibles pour leurs actes, même s’ils admettent avoir eu tort ; en outre ils n’admettent presque jamais avoir été motivés par de la cruauté ou le désir d’infliger de la souffrance comme une fin en soi.
48 Cet écart se manifeste par exemple […] dans le cas de M. John Deegan, un ancien de la Police de Sécurité et un agent des services du Koevoet, responsable de nombreuses atrocités. Il parle de la mort de son père : ses assassins l’ont tué de sang-froid et se sont échappés. Il m’est impossible d’accepter cette mort, cet acte de pure violence, pour l’appât du gain. C’était la première fois que je touchais de près, directement, l’horreur de la violence dans ce pays.
49 Et voici la perspective de la victime [c-à-d. John Deegan], à ceci près que c’est le même homme qui raconte ceci […] en tant que perpetrator, en agent du Koevoet […] : Il s’obstinait à nier, alors j’ai été saisi de rage, et il a commencé à flancher… et je me souviens d’avoir pensé « comment peux-tu » et alors – c’est ce qu’on m’a dit après – je me suis mis à arracher ses bandages, j’ai tout arraché, même la perfusion que Sean lui avait mise dans ce type… j’ai sorti mon 9 mm… mis le canon entre les yeux du type et salope ! Boum… je l’ai exécuté. J’ai pris la radio et j’ai dit au Colonel X… : « On l’a refroidi… on est tous fatigués et je veux rentrer. »

Pages : 1 2 3 4 5 6 7