III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

[Surgit alors une autre question, celle de la définition de ce qu’est une victime. La narration par le perpetrator des abus commis sert à la transformer en victime d’un autre perpetrare, celui de l’idéologie. La performance narrative a cet étrange effet de rapprocher victime et perpetrator dans un même cercle de sujétion. Performatif de metanoia par quoi tous deviennent nouveaux citoyens.]

Perpetrators comme victimes -
54 Pour comprendre ces degrés intermédiaires [47 d, n.d.l.r.], le risque est d’être mis en position de sympathie envers un perpetrator. Le danger est double : premièrement, oublier et ignorer la souffrance des victimes d’abus et, deuxièmement, exonérer l’agent des actes de violence. La Commission opte pour une troisième position, dont la difficulté est évidente. […] Premièrement, il est important d’admettre que les perpetrators sont aussi des victimes. Deuxièmement, admettre ces degrés intermédaires n’est pas absoudre les perpetrators de leur responsabilité.
Violence des forts [« powerful »]
et violence des faibles [« powerless »]
56 […] Une marque malheureuse de l’oppression est que les sans-pouvoir commettent souvent des actes de violence contre d’autres opprimés. Monseigneur Peter Storey l’a exprimé avec une économie de mots lors de l’audition concernant le Mandela United Football Club : La maladie première sera toujours l’oppression d’apartheid, mais son effet secondaire a infecté les opposants à l’apartheid en érodant leur sens du bien et du mal.
Traitement égal
59 En ce qui a trait à la question des perspectives, le problème d’un traitement égal [en anglais, « even-handedness », n.d.l.r.] dans l’effort à faire pour comprendre les perpetrators qui viennent des divers groupes de libération. Les perpetrators de violations au premier degré des droits de l’homme [c’est là la définition que la loi portant création de la Commission donne aux actes relevant de l’amnistie, en anglais « gross violations of human rights », n.d.l.r.] viennent de partout.
60 À cet égard la Commission tient à déclarer ceci :
a) Il est sans équivoque que les perpetrators proviennent de tous les camps de la lutte de libération.
b) Les motifs et les causes de la violence diffèrent d’un groupe à un autre ; pour comprendre les actions des perpetrators, il faut admettre une multiplicité d’explications.
c) […] si la Commission admet qu’il y a des perpetrators dans tous les camps, elle admet simultanément que cette lutte ne se déroulait pas entre des forces équivalentes […] Un traitement égal impose que pour comprendre les motifs des perpetrators on admette pleinement que la violence des forts, l’État sud-africain, n’était pas nécessairement commensurable avec la violence des faibles, des âmes mortes [ma traduction, difficile à rendre en français moderne, de « disenfranchised » - la « franchise » étant en droit anglo-saxon l’accès à l’état de droit, et à la représentation politique en particulier], des opprimés et d’une majorité noire quasiment sans droit d’expression [ma traduction pour « relatively voiceless »]. Même si chaque camp avance des explications ou des justifications raisonnables et presque admissibles pour de telles actions, il n’en reste pas moins que dans la troisième perspective adoptée par la Commission les comptes rendus de ces actions ne sont pas nécessairement en équivalence. Il existe une non-équivalence entre les motifs des actions commises par les protagonistes en présence, durant trente ans de lutte.

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