III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

[La Commission affirme la primauté du politique derrière l’abus. Mais son interprétation du politique, parce que la Commission se façonne une démonstration rhétorique inductivement, une argumentation sur son travail fabriquée à partir des narrations, n’est pas celui que l’on attendrait si la Commission travaillait déductivement. Induction c’est-à-dire à partir de l’expérience dite de la violence. Est politique le mot d’ordre politique ; le lieu commun qui induit l’acte et qui induit in fine la narration de l’acte.]

La primauté du motif politique
64 La primauté du contexte politique comme explication de la violence a été présentée de manière éloquente par le général Constand Viljoen […] : Je maintiens qu’il est injuste que les opérateurs [dans le langage de l’ancien chef d’état major des armées, « agent des forces de sécurité ou de police », n.d.l.r.] soient présentés comme les perpetrators en chef des atrocités et de la violence en général quand les politiciens et les managers stratégistes restent à l’abri de leur statut et de leur fonction. L’iniquité de notre passé était de nature politique avant tout et c’est seulement sur cette base qu’elle est devenue un problème moral au niveau individuel.

[La Commission présente alors, sur la base des narrations, trois contextes expliquant la primauté du motif politique, à savoir la guerre froide, la lutte anti-colonialiste, l’apartheid, n.d.l.r.]

[Primauté du politique, primauté de la nature civile des actes. La politique selon la Commission relève strictement du zoion politikon, dont Hannah Arendt nous avertit que dans la conception grecque de la polis ce politique-là est contre une naturalisation de la démocratie. Tout se passe dans la socialisation, et seulement là. Par revers, les narrations devant la Commission sont aussi des actes de socialisation, en amont de la metanoia.]

Autres explications de motifs. Explications psychologiques
86 Les dépositions soulèvent à un moment ou un autre la question de savoir si la violence est inhérente à la nature humaine (« C’est dans notre nature d’être violent » ou « il est naturellement violent ») ou attribuable à des formes de psycho-pathologie (« Ces actes sont fous » ou « Ces tortionnaires sont des sadiques »). Comme les exemples abondent, on a tendance à accorder crédit à ces formules populaires. En fait l’état du savoir dit le contraire.
La nature humaine
87 Voyons donc la première affirmation, que la violence est dans la nature humaine […] qu’elle est un retour du primitif […], que des processus biologiques nous y prédisposent […] À quoi on peut répondre : pourquoi est-ce que les manifestations de violence collective sont-elles inscrites dans certaines périodes et pour quelle raison existe-t-il des cultures essentiellement pacifiques – […] L’atavisme n’est pas une explication.
Anormalités psychologiques
88 L’affirmation que la violence est le résultat d’une dysfonctionnalité mérite qu’on s’y arrête. Mais la littérature scientifique sur les atrocités et leurs perpetrators révèle assez peu d’évidence en faveur de la thèse de l’anormalité. Même pour le sadisme […] il est établi que seulement 5 % de tous les criminels […] peuvent être classés comme sadiques ; en outre ce motif de violence est le résultat d’une lente acquisition […] De même l’évidence scientifique est presque nulle pour soutenir la thèse du dédoublement de personnalité.
90 Un extrait de la déposition écrite […] de M. John Deegan : J’ai vraiment d’affreux cauchemars… Je rêve de corps, de corps démembrés… un bras… c’est comme un cauchemar récurrent… un bras qui sort du sol et j’essaie de le couvrir et il y a des gens autour et je sais que je les ai tués, quoi que ce soit qu’il y ait en bas et ça y a été depuis des semaines… et cette sensation intense de culpabilité et d’horreur que cette chose va encore sortir du sol… et j’ai aussi rêvé que je rencontrais le type que j’ai tué.
91 Il est prématuré pour la Commission de tirer des conclusions définitives sur ce sujet [le cas de traumatisme décrit en 90, n.d.l.r.], mais pour l’essentiel la littérature scientifique internationale sur ce sujet ne permet pas de dire qu’une dysfonctionnalité est la cause première. Par contre, la plupart des analystes insistent sur le caractère ordinaire et plutôt sans intérêt particulier des perpetrators, comme dans la phrase célèbre d’Hannah Arendt, « la banalité du mal ». Le colonel Eugène de Kock, un tueur en série, prend ses distances envers les explications psychologiques qui blâment des expériences de l’enfance, encore une forme supposée de dysfonctionnalité : Je sais bien que c’est une mode de reporter le blâme envers un adulte sur son enfance… mais ce genre d’approche me gêne. Je ne crois pas que mon enfance ait été étrange. Oui, mon père était le père autoritaire type, et il buvait. Et puis quoi – Beaucoup de fils ont eu des pères autoritaires et portés sur la boisson… Je trouve inacceptable de reporter le blâme sur mon père et sur ma vie à la maison.
93 En fait c’est le système social et le contexte qui changent les gens. M. Jimmy Nkondo […] devint d’adolescent bien dans sa peau, bien à l’école, bon sportif, un individu sans pitié. Au lieu d’être élevé dans une atmosphère familiale, il devint une machine à tuer. Il n’avait pas le choix : tuer ou être tué.
Autoritarisme
99 L’évidence devant la Commission indique que les perpetrators, surtout dans les forces de sécurité et les groupes d’extrême droite, entrent dans la définition d’une identité autoritaire[…] : Durant le stage d’entraînement à l’École [de police] de Pretoria, on inculquait aux nouvelles recrues un « code du silence », par endoctrination et lavage de cerveau et des menaces de représailles si on sortait du groupe. Si un individu se démarquait, même pour une faute ridicule, toute la compagnie […] était punie. Les comportements individualisés étaient punissables, pas seulement par les instructeurs, les entraîneurs et les officiers, mais par vos pairs – vos camarades qui avaient peur d’être punis vous punissaient eux-mêmes avant même que les supérieurs remarquent une faute… J’ai appris très vite durant mon stage qu’être un individu c’était exclu.
100 Il est clair, d’après cela, que la violence n’est pas une affaire de psychologie individuelle seulement. C’est une combinaison de biographies personnelles, tissées dans des formes institutionnelles […] et suivant une escalade d’événements, bref un ensemble qui fournit les montages et configurations dont le produit est ces atrocités. La formule n’est pas mécanique.
Identités sociales, préconditions pour les abus
108 […] Trois exemples […]
Je dirais que l’apartheid m’a transformé d’être humain en homme blanc, et ainsi ma raison pour rejoindre la lutte contre l’apartheid était de retrouver ma propre humanité […] [déposition d’une victime].
Au moment des meurtres on était tous très remontés, et les Blancs étaient des oppresseurs, on n’avait aucune pitié pour les Blancs. Un Blanc c’était un Blanc [déposition d’un perpetrator].
… le Seigneur désirait que des peuples séparés maintiennent leur séparation (apartheid)…le respect pour les principes de l’apartheid recevait la bénédiction de Dieu [déposition de l’Église réformée].
111 Quel est le rapport entre masculinité et violence – […] En Afrique du Sud, il est clair que la patriarchie et le culte de la masculinité ont fortement marqué chaque niveau culturel : Noir, Boer, Britannique.
113 L’action, surtout chez les jeunes recrues du service militaire, est un excitant, une poussée d’ego. Il y a un sentiment extraordinaire de pouvoir quand vous tabassez quelqu’un – même si vous êtes un pauvre con taré complet, vous êtes quand même mieux qu’un négro et vous pouvez lui taper dessus pour le prouver.
114 Cette citation est un exemple frappant du tissage d’identités multiples qui produit de la violence. Une masculinité menacée entrecroise une identité racialisée et un militarisme, ce qui produit un effet volatile […] Si la construction d’identités particulières fournit les préconditions de la violence, ce sont les tiraillements entre des contraires, leur enchaînement et leur effet de spirale qui déclenchent la violence.
Langage et idéologie
124 C’est un lieu commun que de considérer le langage comme fait de simples mots et non pas d’actions. On croit donc que le langage joue un rôle minimal dans une analyse de la violence. La Commission affirme une vue différente. Langage, discours, rhétorique font des choses. Le langage construit des catégories sociales, il donne des ordres, il nous persuade, explique, donne des raisons, des excuses. Il construit le réel. Il pousse les gens les uns contre les autres.
128 L’ancien ministre de l’Intérieur : C’est un fait que notre pays […] était plongé dans une psychose de guerre où… des mots et des expressions dérivés du langage militaire étaient devenus communs, tout comme des expressions de même source étaient entrées dans le langage révolutionnaire [il s’agit d’expressions telles que « to neutralise », « to remove permanently from society » que des perpetrators avaient interprétées comme « tuer » alors que, argumente le ministre qui dépose donc ici, il voulait alors dire autre chose - mais quoi, on ne sait toujours pas, n.d.l.r.]. À cette époque, ces expressions n’avaient rien de hors du commun ou d’exceptionnel […] Je suis maintenant choqué, troublé, oui, choqué, que cet usage d’un langage a donné lieu, à l’évidence et selon toute apparence, à des actes illégaux commis par des policiers, actes par lesquels non seulement les victimes ont subi un préjudice mais aussi, par leurs effets négatifs, les policiers et leurs familles. J’ignore comment les hommes sur le terrain voyaient les choses […] Je le répète, c’est une affaire de point de vue, et nous avons peut-être aidé à susciter ces actes quand je disais aux policiers et aux hommes sur le terrain, vous avez des objectif à atteindre, il faut être performant, vous devez résoudre tel ou tel problème. Oui, peut-être, cela a pu faire monter la pression, j’en suis désolé.
130 Dans sa déposition, l’UDF [mouvement de résistance], commente en ces termes la question du langage et de la violence : L’utilisation d’un langage militant […] eut lieu dans le contexte d’une accélération de la lutte et d’une escalade générale de la violence. Nous étions préoccupés par ce problème et découragions l’usage d’une rhétorique militante. Mais […] nous admettons que le langage utilisé par certains d’entre nous a pu parfois fournir une raison à ceux d’entre nos militants qui en ont déduit que la violence et même le meurtre étaient acceptables.

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