III. Instituer le vivre-ensemble

Perpetrator, ou de la citoyenneté criminelle

par Philippe-Joseph Salazar  Du même auteur

[Conclusion :]

143 […] Beaucoup ont de la honte, du remords, du regret. Dans des conditions entièrement différentes, il est probable qu’ils ne pourraient pas commettre à nouveau de telles actions.

[Autrement dit, ces narrations créent l’impossibilité de la répétitition des actes. Metanoia.]

IVDu criminel fondateur

Le perpetrator occupe ainsi une place centrale, je dirais même la place centrale de la perpétration démocratique, il porte la patria postestas. Sans sa performance, pas de narration, pas de Commission et, plus loin, pas de réconciliation. Rien. En échange de ce dire, le récit d’un muthos volontaire, qui est un acte mis en scène et rituel de patrare, se dévoilent la narration sociale et politique de la mémoire, et l’apparition d’une fondation rhétorique de la démocratie sud-africaine. Le dire des victimes est paradoxalement secondaire, il intervient en appel vers celui des perpetrators. Rhétoriquement ce dire performatif du perpetrator opère en analogue de l’epitaphios classique. L’epitaphios ou ce grand dire de Périclès sur les Morts de la démocratie, tombés face aux Perses, tel que le raconte par exemple Platon dans le Ménéxène. La rhétorique civique a pour une de ces fondations l’epitaphios(17) : Le tombereau des hommes morts à Marathon et à Salamine charrie la parole démocratique, face aux Barbares. Le récit du perpetrator lève ainsi le voile (alêtheia) sur la mort des héros, les victimes. Le perpetrator avance ainsi sur la scène de la Commission comme un accusé (reus) qui prend figure de patronus, d’avocat. Le récit du violent sert de manifeste en creux pour la paix civile, il plaide pour que « les morts enterrent leurs morts ». Un tel acte est paradoxalement « patriotique » car il atteste de la terra patria, la nouvelle démocratie d’après l’apartheid, et du nouveau patrimonium. L’assassin-comme-avocat est un principe de la loi civile, la loi qui me condamne m’absout, disaient les Grecs. La coda presque lancinante des récits des perpetrators, qu’il faut maintenant commencer une autre vie, marque que cette autre vie c’est l’autre vie, civile, civique, civilisée, atteinte par un effort de « transformation » (metanoia) qui se donne, d’abord, dans la narration de la violence elle-même. Cet acte éloquent est quasiment paternel – la Commission le dit sans le dire tel, et le répète toutefois en cherchant ses mots, que la violence est masculine, paternelle, patrimoniale. Patrare, nous dit l’étymologie, c’est en effet cette parole que le Pater Patratus, le père-des-pères, le chef de ces prêtres fétiaux chargés des rites de paix et de guerre, accomplit lorsqu’il s’agit d’accorder la patrie des hommes aux dieux et de l’accorder à la possibilité de sa mort, ou de sa pérennité.

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