Parole

La relation, imprédictible et sans morale

par Édouard Glissant  Du même auteur

F. NOUDELMANN : À l’occasion de ce numéro de Rue Descartes sur « L’étranger dans la mondialité », qui doit beaucoup à vos écrits, j’aimerais que vous reveniez sur cette notion de « mondialité » qui nous permet de sortir de l’antithèse continuelle entre la globalisation et le protectionnisme, entre d’un côté une sorte d’universalisation dévoyée, et de l’autre côté un particularisme ambigu. Vous avez défini la mondialisation comme le non-lieu ou la dilution standardisés. Quelle distinction établissez-vous avec la mondialité ?

ÉDOUARD GLISSANT : Il faudrait peut-être partir de l’idée qu’il est nécessaire de lutter contre la mondialisation. Certes, on pourrait dire de la mondialisation qu’elle est là, donnée, et que ce n’est pas la peine d’essayer de lutter contre elle en principe. Mais il faut d’abord légitimer l’idée suivante : la globalisation est la réduction à l’uniformité par la base, et toute humanité réduite à une uniformité par la base est une humanité infirme. Il faut qu’on soit bien d’accord sur ça, parce que la globalisation, ce n’est pas seulement le libre marché (on fait ce qu’on veut, les plus forts gagnent, les plus faibles perdent, mais tant pis, c’est comme ça, c’est la loi de la nature, etc.). Il faut d’abord considérer que la globalisation, c’est la réduction au plus bas dénominateur commun possible. À partir de là, sans rester dans l’économie, une idée se fait jour, s’est d’abord faite jour, qu’on pourrait lutter contre la globalisation par la revendication des qualités spécifiques et de la particularité. Et on s’est aperçu très vite qu’il y a là le principe d’un enfermement. Qu’est-ce que la mondialité ? D’abord, il faut dire que ce n’est pas une théorie, que ce n’est pas une idéologie et que ce n’est pas un principe mécanique. La mondialité est le sentiment imaginaire que l’on ne peut multiplier les diversités qu’en les mettant en relation les unes avec les autres. C’est l’idée que nous avons un lieu qui nous est commun et un lieu qui nous est particulier. Le lieu qui nous est particulier est le lieu où l’on est, où l’on est né, c’est notre pays ; et le lieu qui nous est commun, c’est le Tout-Monde. Si on ne fait pas le lien de l’un à l’autre, on rétrécit et l’un et l’autre. Je pense que nous sommes entrés dans l’ère du monde où le lieu particulier ne peut plus être considéré comme constituant en soi une unité fermée et close, et que ce qui fait la grandeur du lieu particulier, c’est qu’il est en relation. Et quand je dis que le lieu est incontournable, pour moi ça veut dire deux choses : d’une part, il est incontournable parce que nous ne pouvons pas en faire abstraction, mais d’autre part il est incontournable parce que nous ne pouvons pas en faire le tour. Et ça c’est important. Si nous faisons le tour de notre lieu, notre lieu devient stérile. Donc le lieu est incontournable aussi dans ce sens-là. Alors qu’est-ce qu’une politique, ou poétique, de la mondialité ? C’est une politique absolument nécessaire pour comprendre le système de relation aujourd’hui entre les réalités. Non pas comprendre les mécanismes économiques, parce que pour ça il faut faire un travail spécifique ; non pas comprendre peut-être les mécanismes politiques, parce que pour ça il faut faire un travail spécifique de politique. Mais comprendre le principe de relation ; il n’est pas donné d’évidence. En fait, on peut résumer ça en disant : nous ne comprenons pas ce qui se passe dans le monde. Le monde nous échappe comme compréhension, nous échappe comme concept et nous échappe parce que le monde est devenu tellement inextricable que nous n’avons plus de système capable de mettre en régie cet inextricable. Il nous reste l’imaginaire. Et c’est par l’imaginaire que nous pouvons, premièrement, approcher, toucher la réalité relationnelle du Tout-Monde, et c’est par l’imaginaire que nous pouvons faire sur nous-mêmes l’effort intense et difficile de transformation de l’être qui fasse que nous ne concevions plus l’être comme être pour soi, et que nous commencions à concevoir l’être comme être en relation.

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