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Wittgenstein : une philosophie musicale?

par Philippe de Lara  Du même auteur

1- Si la musique avait une place considérable dans sa vie, Wittgenstein est avant tout un philosophe du langage et de l’esprit et non de l’art. L’esthétique et notamment la musique ne sont considérées que marginalement, en passant pour ainsi dire. Je risque néanmoins l’expression de philosophie musicale (et non « philosophie de la musique » ) parce que le modèle de la musique nous éclaire sur le sens et la portée de thèmes fondamentaux de sa philosophie du langage. Schématiquement, l’entreprise de Wittgenstein est de tordre le cou à l’idée que la signification puisse être en quelque façon une expérience vécue, une sensation spéciale, comme c’est le cas de façon avouée ou non, soutient-il, dans la philosophie moderne, notamment chez ses interlocuteurs privilégiés, William James et Bertrand Russell. Avoir une certaine image mentale, une certaine cogitatio (une pensée sur la mort, une douleur aux dents, croire qu’il va pleuvoir, etc.) est le modèle élémentaire de cette vue de l’esprit. Descartes et l’empirisme classique ont accrédité une conception de l’esprit, le mentalisme, dont nous sommes prisonniers. Mais rejeter cette conception n’est pas nier l’existence de quelque chose comme une « expérience de la signification », manifestée par exemple dans des phénomènes familiers comme chercher le mot juste ou avoir un mot sur le bout de la langue, ou dans l’expression poétique. Il ne s’agit pas d’opposer partes extra partes une entente conceptuelle et une entente expérientielle du mental. Quel est dans ces conditions l’horizon, le point d’arrivée de cette critique en règle du vécu? Certainement pas la réduction béhavioriste. Wittgenstein consacre moins de pages au béhaviorisme qu’au mentalisme, peut-être parce que l’attraction qu’il exerce est moins forte, mais ce sont pour lui les deux faces d’une même erreur au sujet de l’esprit. J’insiste sur ce point parce que l’étiquette de béhavioriste est un moyen souvent employé pour se débarrasser de Wittgenstein.

C’est cet horizon que la musique permet de clarifier. En bref, et pour résumer ce qui suit, pour autant qu’il y a une compréhension de la musique, elle est indissociable d’une expérience, d’une émotion musicale. Loin de réfuter les vues anti-expérientielles de Wittgenstein sur la signification et la compréhension, la considération de la musique permet de mieux les comprendre.

2- Je partirai d’un problème bien connu : la musique est-elle un langage? Question ancienne en esthétique musicale, voir par exemple la querelle des Gluckistes et des Piccinistes. Wittgenstein se garde de toute prise de position tranchée, qui ne manifesterait que la perte du sens du problème, le genre de position qu’on trouve dans les théories formalistes de la musique (Schenker ou Stravinsky), ou dans leur symétrique inverse, les sémiologies musicales du type : le mi mineur exprime la mélancolie, les tierces ascendantes la joie, ou, version causale, les dernières symphonies de Tchaïkovski provoquent la dépression. La musique parle, mais ce n’est pas une langue. « On peut aussi dire que comprendre une phrase musicale c’est comprendre un langage. » (F § 172). Toutefois, la signification n’y fonctionne pas comme dans la langue, car (a) elle est intraduisible, (b) elle n’est jamais descriptive.

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