Parole

Entretien avec Claude Louis-Combet

par Claude Louis-Combet  Du même auteur

Tom Kovac, Projet de concours pour la reconstruction du World Trade Center, 2002. Exposition « Architectures non standard ». Centre Pompidou, musée national d’art moderne. 10/12/2003-01/03/2004

CORINNE ENAUDEAU : Vous affirmez, dans plusieurs de vos textes, un parti pris antiréaliste et dites n’accorder de « patience et de passion » qu’à la seule intériorité. Vous refusez pour cette raison le récit, l’anecdote, la circonstance, c’est-à-dire l’inscription dans l’espace et dans le temps, ce qui vous conduit à préférer la mythobiographie à l’autobiographie. Or, paradoxalement, vous justifiez ce parti pris par une expérience tout à fait personnelle, celle que l’enfant et le jeune clerc ont faite d’un exil intérieur. Pourquoi alors placez-vous l’écriture sous la contrainte d’exprimer une intériorité impersonnelle, archaïque, mythique, donc collective et vous refusez-vous à l’autobiographie?

CLAUDE LOUIS-COMBET : II ne s’agit pas d’un refus absolu. Quand je dis que je me détourne du réel, de l’anecdote, de l’autobiographie, il faut quand même relativiser les choses. En fait, il y a beaucoup de textes qui ont une dimension autobiographique dans mes écrits. Je suis parti de l’autobiographie avec Infernaux paluds. C’était un premier roman, une autobiographie qui se présentait comme un roman, avec des éléments qui étaient objectivement autobiographiques, et puis un travail qui portait plus sur l’imaginaire, qui apportait des nuances par rapport au récit autobiographique. Mais, au terme de cette première tentative d’expression, j’ai éprouvé une insatisfaction profonde qui tenait au fait que je m’enfermais dans des détails, dans des situations qui ne m’apprenaient rien finalement, puisque je les avais connus, je les avais vécus. Donc c’était un travail de mémoire et ce n’était pas un travail de véritable invention. Et j’ai cherché par la suite dans l’écriture à créer un univers différent de celui de la réalité vécue, quotidienne, et qui me permettait, je crois, d’atteindre à une authenticité beaucoup plus grande que celle de la narration banale des événements de la vie. Quand je dis le parti que j’ai pris, le parti de me détourner de la réalité – de la réalité historique, de la réalité sociale, politique… –, cela ne concerne bien que l’activité d’écriture. L’écriture, pour moi, doit se réserver à un champ qui n’est pas celui de l’expérience quotidienne, des soucis et préoccupations de la vie ordinaire. Ce qui évidemment ne signifie pas que, dans ma vie quotidienne, ordinaire, je me tiens à l’abri des préoccupations ou des soucis qui m’entourent. Je crois que je suis très ouvert sur le monde extérieur, sauf dans le moment que je réserve à l’écriture et qui est vraiment un enfoncement dans l’imaginaire, dans l’imaginaire fantasmatique. Là, je retrouve effectivement une certaine universalité, parce que les fantasmes, c’est quelque chose qui est en partage de l’humanité tout entière. Je ne sens pas du tout cette mise à l’écart du monde comme une contrainte artificielle que je m’impose, mais c’est la condition pour retrouver une intériorité et une antériorité fondamentales. C’est comme de fermer les yeux un moment pour s’isoler de la vision du monde extérieur, se recueillir. Cette attitude de recueillement est pour moi, à la fois le moyen et la fin de l’activité d’écriture.

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