Parole

Entretien avec Claude Louis-Combet

par Claude Louis-Combet  Du même auteur

C. ENAUDEAU : Vous laissez souvent entendre l’impuissance à communiquer. L’échange semble impossible, qu’il soit interlocution, aveu ou confession. Pourtant, dans la rencontre amoureuse, l’autre libère d’un silence, c’est-à-dire permet l’écriture. Comment le vœu de publier vient-il s’inscrire dans tout cela? Quelle est la nécessité de publier, surtout si le domaine public est fait de banalités?

C. LOUIS-COMBET : Dans toute la période de genèse du texte, la motivation consciente, clairement avouée, est celle du dialogue amoureux, c’est-à-dire que le texte s’adresse à une personne privilégiée qui se trouve à l’origine de la décision d’écrire et qui est destinataire de cette parole écrite qu’est le texte. Donc l’écriture prend tout son sens, et un sens qui serait suffisant– je le dis au conditionnel – dans une relation duelle, une relation amoureuse de personne à personne. S’il y a tout de même la volonté de publier, c’est parce que cette relation duelle n’est pas quelque chose qui isole complètement de la communauté humaine. Là, évidemment, je perds de vue peut-être ma volonté de m’abstraire du monde – enfin, j’apporte une limite, en tout cas, au refus du temps, au refus de l’histoire, et je suis conscient que cette relation duelle que j’évoque se situe dans un monde qui est fait de proches et d’une humanité qui est en attente de quelque chose, qui est en attente de ce que je puis communiquer. Cela signifie que la relation amoureuse n’est pas quelque chose qui isole et enferme complètement dans une solitude à deux, mais c’est quelque chose qui éclate, qui s’ouvre sur une communauté humaine. Le livre est donc appelé à toucher d’autres destinataires. Je ne me suis jamais beaucoup intéressé au sort de mes livres. Je n’ai jamais cherché à me faire publiciste de mes livres ni à faire des rencontres utiles pour élargir mon audience. Je laisse faire les choses. Mais il est certain que je suis sensible aux échos qui me parviennent. Ce sont des échos personnalisés. Je ne parle pas des échos de la presse, mais des échos personnalisés de lecteurs qui me font part de leurs impressions, de leur réaction, de leurs sentiments. Et cela, je ne dirais pas que c’est absolument essentiel pour poursuivre le travail d’écriture. Je pense que, dans une sorte de silence complet, d’absence totale de réaction à mes écrits, j’aurais continué d’écrire. Mais il est vrai que c’est en même temps l’occasion de dialogues qui sont nutritifs. Je ne suis pas du tout insensible à la réalité de mon audience auprès de mon petit public de fidèles et de complices.

C. ENAUDEAU : Ma question n’était pas tant : comment sort-on de la relation duelle pour passer à la communauté humaine? mais : comment sort-on de l’affrontement avec les démons intérieurs pour passer à l’autre, que ce soit à l’autre de la rencontre ou les autres de la collectivité? Il y a une tension entre deux représentations que vous proposez de votre écriture. Celle où vous donnez à l’autre une place décisive dans le travail d’écriture, et même aux autres dans le travail de publication (même si vous n’êtes pas soucieux de votre audience) et celle où vous insistez sur l’absolue solitude et le silence. La confusion initiale est silencieuse, informelle. Vous soutenez d’ailleurs un refus des formes. Mais évidemment la parole, l’écriture est forme. Pourquoi publier et même pourquoi écrire, puisque ce qui est visé, ce qu’il s’agit d’éprouver et non pas seulement de dire, c’est le silence?

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