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Entretien avec Pierre Pachet

par Pierre Pachet  Du même auteur

MARIE-CLAUDE LAMBOTTE : Cher Pierre Pachet, nous allons donc centrer notre entretien sur la question de l’intériorité, question qui constitue le thème de ce numéro de la Revue Rue Descartes. A propos de l’intériorité, vous avez plusieurs fois dans certains de vos ouvrages, par exemple dans Autobiographie de mon père et L’œuvre des jours, évoqué et réécrit la réponse que votre père vous avait faite lorsque vous étiez enfant et que vous lui disiez que vous vous ennuyiez ; il vous avait alors répondu : « Tu t’ennuies ? Tu n’as qu’à avoir une vie intérieure. » Or, dans L’œuvre des jours, vous écrivez : « Oui, mais justement, la vie intérieure, ce n’est rien d’autre que l’ennui même. » Et vous reprenez cette question de l’ennui plusieurs fois.

PIERRE PACHET : Je me disais ce matin que l’intériorité – si ce mot a un sens –, on a envie de penser que c’est une caractéristique humaine, et donc que tout le monde en a une. J’ai plutôt envie de penser que tout le monde n’en a pas nécessairement une, ou plutôt qu’on n’a pas nécessairement accès à son intériorité. Ce n’est pas une donnée de la condition humaine, il me semble, c’en est une dimension, une possibilité : on peut avoir une vie intérieure. C’est cela, le sens de cette phrase que je prête à mon père – enfin, je la lui prête parce que je la lui rends, car il me l’avait donnée ; mais il a bien fallu que je la repense et que je la réécrive. Ce n’est pas évident d’avoir une vie intérieure ; c’est quelque chose qu’on peut se donner, et ça suppose de l’accepter, si on le souhaite. Je pense qu’à partir du moment où l’on y a accédé, grâce aux livres ou par l’exemple d’autrui, ou par soi-même, on peut la désirer, cette vie intérieure, et dès lors on peut la constituer. L’intériorité, en ce sens, tout le monde n’en a pas une. Il y a des gens qui vivent dans une complète extériorité, qui vivent complètement extérieurs à leur intériorité. Ils passent leur vie comme ça ; il y a bien des moments où l’intériorité se proposerait à eux, et ils la rejettent, soit parce qu’ils vivent dans le bavardage ou au contraire dans le mutisme, ou bien encore dans une espèce de suractivité absurde.

Et l’ennui, en effet, offre une porte d’entrée, parce que c’est le contraire de la vie intérieure – c’est une espèce de destruction, d’état de passivité accablée –, et qu’en même temps c’est là que la vie intérieure se propose comme une solution ou une issue, si elle a un sens. On peut y accéder par d’autres portes – il y a plusieurs portes –, mais l’ennui, c’est la porte principale, on pourrait dire, qui s’ouvre devant tous les enfants qui sont en proie à cet état terrible. Éventuellement, je reviendrai là-dessus.

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