Périphéries

Entretien

par André Dussollier  Du même auteur

      Corinne Enaudeau  Du même auteur

CORINNE ENAUDEAU: Le travail de l’acteur, son travail le plus classique, consiste à faire naître un personnage. L’avènement du personnage semble tenir au surgissement d’une intériorité, d’une complexité intérieure. Diriez-vous que pour dessiner cette intériorité, vous avez à construire une question plutôt qu’une réponse, c’est-à-dire à construire l’énigme du personnage, à lui donner une opacité?

ANDRÉ DUSSOLLIER: En fait, les personnages n’existent pas. Quand on lit un scénario ou une pièce de théâtre, on a des mots écrits sur du papier. On a de vagues sensations et on se pose des questions. À chaque question, il faut trouver une réponse. Tant qu’on n’a pas la réponse, on ne peut pas passer à la question suivante. C’est comme un tableau : il ne sera vraiment fini que lorsqu’on aura le sentiment d’avoir donné toutes les réponses. Donc au départ on est dans une sorte de distance. Puis, petit à petit, on construit une rencontre entre soi et le personnage. C’est avec soi qu’on travaille, avec ses sensations, avec son imagination. Mais en même temps il faut construire quelque chose qui n’est pas soi, qui est différent, qui est justement le produit à la fois de sa vie et de son imagination. Construire, c’est construire de l’intérieur, c’est sentir les choses. À chaque fois qu’on lit un script, il faut déchiffrer, se demander « Mais pourquoi ce personnage dit-il, par exemple, simplement « bonjour »? Dans quel état est-il? D’où vient-il? Qu’a-t-il fait? Que va-t-il faire? » Toutes ces questions sont comme les éléments d’une enquête qu’on fait au profit du personnage. À la fin de l’enquête le personnage s’est construit avec des traits de caractère particuliers : l’insolence, la passivité, la distance, l’ironie… Il peut aussi prendre son envol ou son identité à lui, malgré nous. Je me souviens, par exemple, de Mélo de Resnais. Il y a un moment donné, au début du film, où le personnage que je joue, raconte un épisode de sa vie: il est en train de donner un concert et, dans la salle, la femme qu’il aime voit apparaître un homme. Toute la douleur et la jalousie que mon personnage éprouve alors, il les fait passer – comme il est prisonnier, coincé sur la scène – dans son morceau de musique. Je me souviens très bien que lorsque je racontais cet épisode, moi qui dans la vie masque toujours ces réactions « primaires » et les couvre d’un sourire, d’une ironie ou d’une pirouette, j’étais obligé, à cause du personnage, de me laisser aller à un sentiment de jalousie. Il racontait vraiment les choses avec vérité et avouait tellement sa jalousie que tout d’un coup – c’est vraiment un phénomène curieux – cela faisait naître des expressions, en particulier des nerfs de mon visage, certaines contractions que j’ai peut-être en temps normal se relâchaient. Tout d’un coup j’avais le sentiment d’être un jaloux qui osait se montrer comme tel, qui avait un visage de jaloux, de douloureux, de déchiré. J’avais un relâchement des muscles que je n’aurais jamais eu dans la vie. Ainsi l’intériorité d’un personnage prend un peu le dessus sur nous-mêmes, elle prend le relais.

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