Horizons

Horizons

par Corinne Enaudeau  Du même auteur

      Marie-Claude Lambotte  Du même auteur

L’ intérieur, chacun sait bien le reconnaître: c’est ce qu’il y a « dedans », dans le corps, dans la tête, dans la maison, dans la clôture d’un espace fini, protégé d’un dehors inconnu, inquiétant, étranger. C’est le lieu d’une intimité supposée où la vie prétend se rassembler, se reprendre, s’identifier, pour échapper à une indifférence que l’espace géométrique comme l’espace socio-économique induisent.

Parce qu’elle parle de l’espace et qu’elle lui prête d’avance une profondeur, voire une fermeture, l’intériorité passe pour le reliquat durable de ce « monde clos » mythique auquel la science moderne a définitivement substitué « l’univers infini ». Il en irait ainsi de l’intériorité comme de tous ces concepts mal formés qui se rencontrent encore dans les sciences humaines. Une rationalité bien comprise aurait dû nous convaincre que leur appartenance à la langue n’autorise nullement à les substantialiser, à leur prêter une consistance ontologique que leur malléabilité dément. Avec l’essor de la physique mathématique, l’âme et même la vie sont devenues des mythes. Le mouvement (puissance ou pulsion) ne peut plus provenir de l’intérieur des choses, il n’est que le fruit de leurs rapports. Dans cette extériorité généralisée, c’est le creux d’une origine et le rassemblement d’une identité qu’il faut abandonner. L’intériorité serait, proprement, une affaire close.

Les sciences humaines – psychologie en tête – ont cru sauver leur mise en faisant du sujet un objet, transportant à l’extérieur, dans ce mouvement nommé comportement, ce qu’on logeait autrefois à l’intérieur, dans l’âme. L’alternative entre daimôn et behaviour étant pourtant trop simple, la philosophie s’est cherché une troisième voie. Mais l’actuel débat entre phénoménologie continentale, théorie du langage et cognitivisme anglo-saxons semble une fois encore achopper sur la question du sujet, de sa vie et de son intériorité. Pourtant, si la description vaut méthode et l’usage de la langue index, l’intériorité reste bien une dimension essentielle et quotidienne de notre vie : on vit dans le monde, en lui, mais en retrait de lui, à l’intérieur de soi mais aussi hors de soi, puisque le dehors loge aussi au-dedans, par une sorte de chassé-croisé aussi constant qu’éprouvant.

L’intériorité est à tous égards une épreuve. Elle n’est pas un état, mais une expérience. Expérience qui s’endure dans l’effort, par principe interminable, qu’elle déploie pour se constituer. À ce titre, l’intériorité ne peut jamais être donnée. Elle est un lieu virtuel, idéel, utopique. Si elle ne devait être qu’un mythe, ce serait déjà beaucoup, puisque le mythe est cette histoire qu’il faudra toujours se raconter pour pouvoir s’approprier le monde et le rendre habitable. Disons plus: tout mythe de fondation, en ce qu’il constitue le propre et la demeure, est toujours un récit où se racontent le lieu, le logis, et donc un mythe de l’intériorité.

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