Corpus

Hors les murs. Un itinéraire psychanalytique

par Marcianne Blévis  Du même auteur

« À la maison? La maison? Avoir eu une maison? Je ne sais même pas ce que cela veut dire. Tous les mots de cette phrase me semblent incompréhensibles. Avoir? Mais ai-je jamais eu le sentiment d’avoir quelque chose venant d’eux? Une maison? Mais ces soi-disant parents représentaient-ils une maison à laquelle je puisse me référer? Je me suis constituée toute seule un refuge, un petit refuge peut-être, difficile et inquiétant certainement ». Par ces mots, celle qui me parle ainsi me révèle que pour certains, avoir un lieu pour vivre n’a rien d’une évidence. L’image de la maison, métaphore d’un lieu que l’on aurait en soi, à la fois reçu et construit, serait-elle aussi la métaphore d’une intériorité aussi précieuse que fragile?

Autre histoire, autre maison. « Les chiens que les Allemands avaient lancés sur moi pour me tuer se mirent à lécher mon visage et mes mains au lieu de me mordre. Ils avaient certainement senti sur moi l’odeur de la maison », me raconta un jour une ancienne déportée, et d’ajouter : « Les chiens avaient dû sentir l’odeur des chiens de la maison et le fait que j’aimais les chiens ». Cette femme ne doutait pas de la persistance de l’odeur de « la » maison, un an après en avoir été arrachée. « La » maison désignait ce qui ne méritait même pas une précision géographique, c’était « la » maison d’origine de ses parents, celle où elle avait vécu et qui continuait à exister en elle. Ce récit témoigne, au-delà de la pure véracité des faits, de la force protectrice que cette femme accordait à sa « maison », au sens de ce qui lui venait de sa lignée. À travers l’amour qu’elle avait des chiens, elle disait cette chose si simple, véritable résistance contre les forces meurtrières déchaînées : dans l’animalité il peut y avoir du semblable humain, les chiens, eux, l’avaient compris. Pour elle, « sa maison » lui sauverait la vie toujours, tout le temps. Pour beaucoup, en effet, une maison est la métaphore d’un intérieur, d’un lieu où l’on se rassemble, d’une enveloppe protectrice. Une enfant abandonnée, élevée dans un foyer, décrivait sa souffrance de ne pas avoir pu construire un lieu de repli intérieur en ces termes : « Tu ne peux pas avoir (dans un foyer) de sentiment dans ton cœur. Tu vis avec tout le monde ».

Pendant longtemps, la question qui s’adressait aux psychanalystes était « Comment vivre? ». Comment vivre nos conflits, entre des aspirations dites pulsionnelles et des censures, les unes nécessaires à la vie psychique, les autres imposées par la culture ou les interdits familiaux. Cela supposait qu’un individu, bien que divisé par les processus inconscients, restait quand même un sujet unifié; il restait « in-divis » comme l’exprime l’étymologie. À l’intérieur de cette question, une autre surgit en la transformant complètement : non plus « Comment vivre? » mais « Où vivre? ». La question « Où vivre? » implique qu’il existe des lieux qui sont invivables. À l’écoute de la folie, la psychanalyse a bien indiqué que certaines identifications étaient invivables ; mais la question de l’invivable va plus loin puisqu’elle impose d’imaginer l’invivable, et les conséquences en sont considérables, – pas seulement sur la pratique de la cure psychanalytique. Que fait-on pour fuir l’invivable? Si l’intériorité a un sens est-elle un antidote à l’invivable? Le psychanalyste, lui, est conduit de plus en plus à imaginer l’invivable s’il veut aller à la rencontre de ceux qui y demeurent.

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