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L’intériorité en biologie

par André Pichot  Du même auteur

La notion d’intériorité, en ce qu’elle renvoie à l’intime, renvoie à l’expérience qu’on a de soi en tant que corps mais aussi en tant qu’organisme, et, par là, à la dimension biologique de l’individu, intime de l’intime. Or, en biologie, qui dit « intériorité » pense à Claude Bernard et à sa notion de milieu intérieur. Du coup, l’intériorité, fondement ultime du sujet, tend à se dissoudre dans le milieu intérieur, fondement ultime de la vie ; et le vécu s’y réfugie (le plexus solaire, au creux du ventre et au centre du corps, fut souvent le siège de l’âme).

Plus prosaïquement, grâce au milieu intérieur, la traditionnelle définition de la vie comme conservation de l’être dans son être s’est concrétisée, et est devenue susceptible d’une étude physico-chimique expérimentale. Si la conservation de l’être – et donc la vie – se réduit au maintien de la constance de divers paramètres (température, glycémie, etc.), elle se prête à des mesures et expérimentations comparables à celles dont usaient les sciences physico-chimiques à la fin du XIXe siècle.

Une telle conception de la vie peut toutefois paraître très négative : l’organisme y passe son temps à se réparer, à corriger les perturbations causées par l’environnement ou par son propre métabolisme. Est gommée toute action qui ne serait pas réaction (significativement, Cl. Bernard passe sous silence la construction de l’organisme, ou invoque vaguement à ce sujet « une force métaphysique »). Ce qui n’est pas sans rappeler la définition vitaliste proposée par Xavier Bichat : « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (c’est-à-dire aux agressions de l’environnement et aux forces décomposantes que les lois de la chimie imposent à la matière organique).

La notion de milieu intérieur est cependant loin d’être toujours aussi claire que cela chez Cl. Bernard, et loin de toujours se prêter à une telle définition de la vie.

Au premier abord, pour lui, le milieu intérieur est constitué par les liquides (sang, lymphe, etc.) où baignent les tissus et les cellules. Ces tissus et cellules sont alors considérés comme les éléments fondamentaux de l’organisme, les éléments véritablement vivants. Le milieu intérieur ne fait que permettre leur vie, sans être vivant lui-même. Il est donc difficile d’assimiler sa constance à une définition de la vie. Tout au plus pourrait-on dire de cette constance qu’elle permet la vie des cellules et tissus, laquelle ne reçoit pas de définition.

Le milieu intérieur sert juste de « tampon » entre l’environnement variable, voire agressif, et les cellules et tissus qui ont besoin de conditions définies et constantes pour vivre. L’environnement peut varier, mais l’effet de ces variations est neutralisé par les régulations qui assurent la constance du milieu intérieur et donnent ainsi aux tissus et cellules les conditions nécessaires à leur vie. Du moins, tant que les variations externes restent dans les limites physiologiques, c’est-à-dire, dans les limites des capacités des régulations internes.

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