Corpus

La multiplicité intérieure chez marc aurèle

par Frédérique Ildefonse  Du même auteur

IL’intériorité chez Marc Aurèle

Avec le stoïcisme impérial apparaîtrait l’intériorité. De fait, de nombreux passages dans les Pensées pour moi-même enjoignent à un retour à soi, « petit champ de l’âme », ou « citadelle »(1) Il ne s’agit pourtant pas tout à fait de « retour à soi ». Marc Aurèle parle bien de sa propre âme comme d’une retraite – un endroit où s’abriter ; un lieu qui soit aussi un ordre, un ensemble ordonné. Il s’agit d’ailleurs plus d’une construction de son intérieur que du renvoi à un intérieur déjà constitué, qu’il faudrait rejoindre ou auquel il faudrait s’ajuster ou se conformer. Parler de sa propre âme comme d’une retraite atteste qu’on a rapport à son âme comme aussi à quelque chose d’extérieur, non pas exactement comme à quelque chose à quoi on se reconnaît identique. Il y a construction, aménagement d’un intérieur qu’on cisèle par des exercices et par des notions: « des formules brèves, élémentaires qui, dès qu’elles se présentent, suffiront à écarter tout chagrin et à te renvoyer sans irritation aux affaires auxquelles tu reviens » (IV, 3 ).

Une telle construction de l’intérieur a pour condition la « plasticité » de la partie dirigeante (hêgemonikon) : « La partie dirigeante de l’âme, c’est ce qui s’éveille soi-même, ce qui se modifie soi-même, ce qui se fait soi-même tel qu’il veut et ce qui fait que tout événement lui apparaisse tel qu’il le veut » (VI, 8). La partie dirigeante n’est pas donnée, elle est modifiable, et il est en mon pouvoir d’agir sur mon âme et de la façonner : « À quoi donc fais-je en ce moment servir mon âme? À chaque occasion se poser de nouveau cette question et examiner ce que j’ai en ce moment dans cette partie qu’on appelle dirigeante et de qui j’ai l’âme en ce moment. N’est-ce pas celle d’un petit enfant? d’un adolescent? d’une femmelette? d’un tyran? d’une bête de somme? d’une bête sauvage? » (V, 11)(2). De la colorer, la pensée aura les caractéristiques des représentations les plus fréquentes; « car l’âme se teint de ses représentations » (V, 16). On peut se composer l’âme qu’on veut. Face à l’extériorité des choses, qui ne peuvent ni changer notre âme, ni la mouvoir, c’est l’âme seule « qui se transforme elle et se meut elle-même » (V, 19).

Se composer l’âme qu’on veut passe bien par le fait de circonscrire une étendue inaliénable : « Que la partie dirigeante et dominante de ton âme (to hêgemonikon kai kurieûon tês psukhês) demeure inchangée par le mouvement, calme ou rapide, dans ta chair et qu’elle ne s’y unisse pas, mais qu’elle s’entoure d’une limite et qu’elle circonscrive ces affections dans les parties [du corps] » (V, 26).

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