Périphéries

Qu’est-ce qu’une maison?

par Jean-Paul Demoule  Du même auteur

Quoi de plus banal qu’une maison? Un toit, quatre murs, une porte, des fenêtres, une cheminée. C’est l’un des premiers objets que les enfants occidentaux apprennent à dessiner – parfois sous l’œil exercé des psychologues qui ont à examiner comment l’enfant se pense et se pose lui-même. Dans les livres d’enfants, si l’on excepte les igloos des Eskimos et les tipis des Amérindiens, les maisons françaises ne sont pas très différentes des maisons anglaises, des isbas russes ou des huttes africaines. D’ailleurs il est normal de construire plutôt des maisons en bois lorsqu’on vit dans la forêt, des maisons en terre là où il n’y a ni bois ni pierre, ou des maisons en glace là où il n’y a rien d’autre; et il est normal d’avoir un toit très pentu là où il pleut et où il neige; et un toit plat là où il ne neige ni ne pleut. Chacun a sa maison, et ceux qui n’ont pas de maison, parmi nous, sont bien proches de ne pas exister. La maison est tellement évidente, qu’on rentre à la maison, pas dans sa maison.

Pourtant la maison a une histoire, une très courte histoire d’à peine dix millénaires, quand l’histoire humaine est six cent fois plus longue. La maison, avec un toit, des murs, une porte a commencé avec les premières sociétés sédentaires, en plusieurs points du monde. Et cette maison-là est sans doute en train de disparaître, sous nos yeux.

L’outil à habiter

Les sédentaires sont ceux qui peuvent s’asseoir, si possible autour d’un foyer. Caïn, bien que premier agriculteur, mais déjà maudit, ne pouvait plus s’asseoir, même dans la tombe, ni lui, ni ses enfants vêtus de peaux de bêtes. L’humanité primitive des mythes n’a pas de maison, elle erre ou bien vit dans des trous. La maison est cependant une fatalité humaine: les dieux vivent sur l’Olympe et n’ont pas de maison; ils regardent d’en haut les hommes, se jouent d’eux et hument le fumet de leurs sacrifices. Lorsque Wotan (que son épouse Fricka souhaitait mieux surveiller) décide de faire construire pour les dieux le palais du Walhalla et en passe commande auprès des géants Fafner et Fasolt, l’histoire finit mal et le palais dans les cendres. La maison est une conquête, mais aussi une sujétion.

La réflexion sur les origines peine à se dégager du mythe, d’autant que les traces des plus anciens habitats humains sont fugaces et le plus souvent invisibles, et qu’ils ont été édifiés par des formes biologiques disparues, depuis les australopithèques jusqu’aux Neanderthaliens, dont les comportements et aptitudes cognitives nous sont en partie inconnus. Il en ira autrement quand l’archéologie s’interrogera sur les premières sociétés d’homo sapiens-sapiens, dont rien ne nous sépare quant aux possibilités motrices et cognitives.

Pour les époques précédentes, le modèle le plus proche est celui des animaux, dont ceux considérés comme les plus proches de l’homme, les primates. Mais cette référence aux sociétés animales n’est pas si simple. Il faut d’abord écarter ce que l’on considère usuellement comme déterminé par le programme génétique chez les espèces dites inférieures: nids des oiseaux, ruches et termitières des insectes « sociaux », terriers des rongeurs et autres insectivores. On ne compte pas comme « outil » la toile de l’araignée ou le bris de coquillages ou d’ossements par certains oiseaux, ni comme « langage » la célèbre danse des abeilles. Au sein de certaines espèces d’oiseaux des formes de chants différentes semblent cependant s’être peu à peu développées au fur et à mesure de l’éloignement et de l’absence de contacts, différences que les linguistes considèrent parfois comme « dialectales ». Certaines espèces animales se contentent de creuser des terriers ou des bauges dans le sol, l’outil de logement n’apparaissant que négativement, en creux, tandis que d’autres construisent et édifient positivement des nids ou des termitières – les castors faisant les deux à la fois.

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