Répliques

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Le Soi : épreuve et témoignage(1)

1. Le sentiment qu’on a d’être soi – et pas une chose et pas un autre – n’est peut-être qu’une illusion. L’objection est à la fois pertinente, s’il s’agit, encore une fois, de se dégriser de la nostalgie d’un ego substantiel et souverain, et naïvement vaine : l’auto-apparaître à soi du sentiment fait à lui-même sa propre mesure, il est insensé de le mesurer à quelque être « réel » en dehors de lui (cf. par exemple J. Searle en son débat avec D. Dennett).

Le Soi est donc tout à la fois purement immanent à soi (au sens où il ne s’inscrit en aucun dehors, en aucun Monde où se présentent des étants individués) et de part en part phénoménologique, si l’on veut dire par là qu’il n’est rien en dehors de son apparaître, de son apparaître à soi. Et ici, plus que jamais, c’est bien l’apparaître qui contraint l’être: si je m’apparais, c’est-à-dire si je me sens, alors je suis. Je m’ipséise dans ma souffrance ou mon plaisir, et il sera toujours dérisoire de tenter de prouver qu’un sentiment ou qu’une tonalité affective ne sont pas réelles en prétendant en chercher la réalité dans le monde parmi les étants. On pourrait même ajouter que le Soi comme pur auto-apparaître à soi précède en un sens le Monde, s’il n’y a rien du Monde qui ne se présente à moi autrement que sur le fond toujours préalable de cet apparaître pour moi originaire qu’est mon auto-apparaître. On peut alors tout accorder: que je surgisse d’un perpétuel procès de transduction ou bien dans le jeu des structures – et que déjà je m’y évanouisse à nouveau –, ou bien même que l’ego suppose le Monde et n’en soit qu’un moment. Rien de cela n’entame la radicale simplicité de l’archi-originarité du Soi qu’on vient de désigner. Elle s’imposera toujours à un certain niveau d’analyse, alors même qu’à tant d’autres niveaux, il faudra désigner le soi comme construction et/ou fiction, comme toujours déjà disséminé, comme transpassible, comme spectralisé, etc…

Un débat instructif de ce point de vue est suggéré par M. Zarader dans L’Être et le neutre (Verdier, 2001) : une lecture possible de M. Blanchot consiste à le présenter comme un phénoménologue d’un genre étrange, qui aurait tenté la description de « l’autre nuit », et aurait visé ainsi à la dissolution de toute subjectivité et/ou de toute ipséité dans un anonymat radical (un anonymat qui ne serait pas un simple oubli de soi mais indétermination radicale, l’il y a levinassien qui se verrait ici positivement connoté…). Mais ne s’agit-il pas d’une expérience et d’une description impossibles dès lors que l’expérience de l’anonymat sera toujours limitée en sa radicalité par la nécessité de maintenir, s’y ténue soit-elle, la figure du témoin, du témoin qui témoigne encore de l’expérience de l’anonymat, ou plutôt, en deçà même de la structure que suppose encore une expérience, de l’épreuve de cet anonymat? Quelqu’un témoigne… L’anonymat où « subsiste » le témoin ne serait pas radical, l’anonymat où s’effacerait l’épreuve et le témoignage dans lesquels s’ipséise un Soi, est indescriptible parce que d’abord « inéprouvé »…

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