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« Un dedans derrière ce qui est le dedans »

par Vincent Descombes  Du même auteur

Je me demanderai quelle est la portée d’une critique (philosophique) du mythe (philosophique) de l’intériorité (mentale). Tout usage philosophique d’un concept d’intériorité, ou plutôt de celui d’une opposition entre l’intérieur et l’extérieur, est-il source de mythologie?

Il y a certainement quelque chose comme un mythe de l’intériorité en philosophie, autrement dit une postulation, souvent à des fins de fondation du langage et de la connaissance sur l’expérience individuelle, d’opérations internes du sujet qui sont bien incapables de fonder quoi que ce soit. Les philosophes ne sont néanmoins pas les seuls à analyser les concepts psychologiques comme décrivant nécessairement des états et des actes internes d’un sujet, donc des processus inaccessibles du dehors et dont lui seul peut être averti, actes qui n’ont qu’une relation causale, c’est-à-dire contingente, avec le comportement extérieur. Il est clair que, dans certaines des hypothèses qu’elle fait sur le fonctionnement psychique, la théorie freudienne puise généreusement dans la mythologie de l’intériorité mentale, quoi qu’il en soit par ailleurs de la pratique thérapeutique dont cette théorie veut donner les clés(1).

Le mythe philosophique de l’intériorité est passé d’autant plus facilement dans la culture générale qu’il s’enracine dans des images et des façons de parler parfaitement ordinaires et en elles-mêmes anodines.

Où commence donc la mythologie?

Démasquer la vacuité ou le non-sens de certaines constructions théoriques ne veut évidemment pas dire que tout emploi d’une opposition entre le dehors et le dedans doive être réputé mythologique. Pour commencer, le concept d’intériorité lui-même n’est pas en cause : nous avons place, dans notre langage, pour un emploi intelligible de mots tels que « dans », « au dedans », « à l’intérieur », « le dedans », etc. Toutefois, ce qui nous intéresse ici, nous philosophes, n’est pas tant l’application propre du mot, à des fins de localisation de quelque chose dans un espace, que son application analogique pour des phénomènes qui relèvent de l’expression d’un être vivant, et tout particulièrement l’expression des pensées et des sentiments humains.

Pourquoi qualifier certains emplois de propres et d’autres d’analogiques? En quoi — dira-t-on peut-être — un emploi langagier, dès lors qu’on le comprend, est-il moins propre qu’un autre? La réponse est qu’il existe une différence logique entre deux types d’application d’un langage. Un emploi est analogique, ou, si l’on veut, « métaphorique », transféré, s’il est irréductiblement second, s’il ne peut pas être compris autrement que comme l’extension d’une première application que l’on qualifiera de propre. Il se trouve que notre langage pour les opérations intellectuelles (telles que concevoir, juger, inférer, etc.) est irréductiblement analogique : il consiste à identifier les actes mentaux de quelqu’un à partir de leur expression discursive(2). Pour dire ce que fait quelqu’un quand il pense une chose plutôt qu’une autre, on fait comme si penser quelque chose revenait à se le dire tacitement (ou « dans son cœur »). Le langage ainsi formé pour parler de l’activité intellective n’est pas un langage propre, car, en l’employant pour identifier ce que fait le sujet pensant, nous ne voulons certainement pas impliquer par là que toute pensée est articulée en mots, et que, si elle ne l’est pas dans un discours « extérieur » tenu dans une langue humaine, alors elle l’est dans un discours « intérieur » ou dialogue avec soi-même tenu dans une langue mentale. Si quelqu’un dit : « En voyant la lumière allumée, j’ai pensé que tu étais à la maison », il nous communique ce qu’il a pensé à cette occasion. Il le fait en s’attribuant à lui-même un discours, mais cela ne veut pas forcément dire qu’à cet instant, une phrase s’est présentée à son esprit, mais plutôt qu’il aurait pu identifier la pensée particulière qui lui est venue en produisant lui-même une telle phrase. En présentant sa pensée sous la forme articulée, il pratique un transfert métaphorique permettant d’identifier les pensées par leur contenu et d’identifier le contenu cogitatif d’une pensée par la proposition qu’il faudrait former (dans sa langue) pour la communiquer. Cet exemple nous montre comment, à l’occasion de ce transfert d’une forme de description d’un domaine à l’autre (du linguistique au mental), une mythologie peut surgir : ici, celle d’une « langue de la pensée » et d’un « discours interne » qu’on devrait postuler dans l’esprit, c’est-à-dire, selon certaines théories cognitivistes, dans le cerveau lui-même.

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