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Ouverture[2]

par Jacques Derrida  Du même auteur

      Jean-Luc Nancy  Du même auteur

JACQUES DERRIDA : Comme je ne savais pas si je pourrais être parmi vous aujourd’hui ni surtout préparer une vraie allocution, nous avions décidé avec François Noudelmann que je remercie pour la générosité avec laquelle il m’a laissé toute liberté, de laisser les choses suspendues jusqu’au dernier moment, et de ne donner aucun titre à ce qui ne devrait être de ma part qu’une manifestation de solidarité et d’amitié symbolique pour un Collège dont l’existence me tient à cœur depuis sa naissance justement il y a vingt ans. Ouverture est donc le titre vague ou le faux titre que nous avions laissé aussi ouvert et ouvrant, justement, que possible.

Mais si j’avais à choisir un titre plus déterminé, aujourd’hui que je suis ici, j’emprunterai en le mimant, avec toute l’insolence, la présomption, l’outrecuidance et l’inconscience requises, et donc, du même coup, avec toute la modestie et la circonspection de rigueur, celui du grand petit texte de Kant, « Was ist Aufklärung ? » « Qu’est-ce que les Lumières ? ». Et qu’est-ce que notre Collège peut avoir, aura pu avoir à faire, à penser, ou à repenser des Lumières d’aujourd’hui ou de demain ? Mais naturellement je ne dirai rien qui puisse se mesurer à ce titre, je joue seulement à indiquer une direction pour la réélaboration de cette question. Un autre titre possible, puisque je parlerai de genèse et surtout de génération (un autre titre possible) eût été, entendez-le comme vous voudrez : La première des générations du Collège international de philosophie.

En vérité, je ne parlerai que quelques instants pour ouvrir cette séance et la discussion qui s’ensuivra, le temps de passer, comme on dit, la parole à Jean-Luc Nancy. Je ne serai donc qu’un passeur, et je me demande, à découvrir le titre de l’exposé qui va suivre (Que s’est-il passé ?) ; je me demande si le Collège n’a pas été, à sa manière, l’institution d’un certain passage, l’hospitalité offerte par des passeurs ou des passants, à d’autres passeurs ou passants, formant ainsi une communauté sans communauté aussi désœuvrée que laborieuse, aussi déclarée que clandestine et inavouable.

Ceux et celles qui l’ont inauguré ont tout de suite posé en principe que les membres du Collège ne resteraient pas là à occuper en permanence stable et statutaire, quelque place ou quelque position, ils et elles ne feraient que passer, au sens du passeur qui s’efface dans sa recherche et son enseignement (scientifique, philosophique, artistique ou littéraire) comme au sens du passant qui, entré sans titre dans un séminaire, y garde le droit à la parole et à la critique.

Mais je me doute bien que ce n’est pas là le sens le plus visible du titre de Jean-Luc Nancy. Que s’est-il passé ?, syntagme qui fait plutôt, j’imagine, signe vers l’événement, les événements, l’histoire philosophique et politique qui ont précédé et suivi l’institution du Collège international de philosophie, plutôt que vers le passer du passage, des passeurs et des passants. Il reste à se demander ce que passer et être passé veulent dire en général. Et pourquoi l’expression française se passer, aussi bien que se passer de sont si résistantes à la traduction. Un jour d’anniversaire n’est pas le plus mauvais moment pour insister sur une telle question. Mais j’ai dit que je tenais à être bref.

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