Corpus

Hommage

par Philippe Lacoue-Labarthe  Du même auteur

Je n’ai pas envie de parler. Moi non plus.

[Je dois en avertir aussi : c’est, pour une très large part, inaccompli, improvisé – mais non au sens où il l’annonçait, lorsqu’il disposait devant lui, nous en avons tous été témoins, une trentaine de pages dactylographiées. « Au moins ».]

De quelque façon qu’on s’y prenne, il n’y a rien à dire. Parler, brutalement, est impossible. Le deuil, comme la mort, ne se partage pas. Nous restons seuls – ce mot inquiétant dont nul ne sait d’où il vient.

Lui cependant, Jacques, il a encore parlé, au-delà de toute parole possible. Il a bravé une dernière fois l’absolue condition, l’impossible même, qu’il appelait la condition inconditionnée : il a franchi l’interdit du dire, de ce « pas au-delà » que Blanchot avait reconnu dans l’écriture telle qu’il l’avait pensée : la lettre toujours déjà morte et sans fin survivante. Et ce fut pour nous donner, l’autre jour, de cette voix d’outre-tombe qui fut à cet instant la voix de Pierre, et sa voix aussi bien – je l’entendrai toujours –, sa bénédiction. C’est-à-dire, puisque telle était sa générosité, la singularité absolue de sa diction.

Lui, alors, le penseur spéculatif, le premier des métaphysiciens d’après l’interminable effondrement des métaphysiques ; lui, dans la « folie de la Raison » qu’a évoquée Jean-Luc, il a dit exactement ce qui pouvait seul dissiper l’affliction, couper court à la déploration, délivrer. Il n’a pas levé le deuil, qu’il avait dit et redit originaire ; le labeur n’était pas son style. Il nous a en revanche restitués à la simplicité de notre singularité, à notre sincérité, celle-là même qui nous permettait de nous assembler, tous, dans notre semblance mortelle qui est notre similitude, sans dissimulation possible ni simulation. Ce que nous avons éprouvé, là, ce fut l’instance de l’immortalité.

C’est pourquoi il nous revient à notre tour de parler, de dire quelque chose, serait-ce presque rien, tant la difficulté est immense. En hommage, sans vassalité, à l’homme – donc ; à l’inhumé, désormais ; avec l’humilité qu’il faut. Sans transport d’aucune sorte, par conséquent, nulle méta-nymie, -phore, -bole, -lepse, -thèse, -physique, etc. Il convient, en mémoire de lui, le déraciné, et la méfiance même à l’égard de toute « radicalité », de savoir rester, comme on dit, « terre à terre ».

Je dirai donc tout d’abord un mot de notre amitié, ou de la sorte d’amour, sans doute, que je lui ai portée. Elle est née, cette amitié, sur le fond d’une admiration pour le penseur, pour l’écrivain, immense à mes yeux éblouis dès ma lecture de ses premiers textes, en 1962. J’y reviendrai très brièvement. Et elle s’est nouée dès notre première rencontre, huit ans plus tard, à Strasbourg, où il fut l’un de nos trois premiers invités dans le petit « groupe de recherche » que nous avions réussi à fonder, Jean-Luc et moi, après 68. Ce qui m’a frappé – trois choses, ineffaçables : l’infinie tristesse de son regard, alors qu’il sortait de la gare avec Genette et avant qu’il nous ait vus, Jean-Luc et moi, qui étions venus les accueillir ; c’était le regard de Kafka, sur les photographies, de Celan aussi (et ses premiers mots du reste furent pour nous annoncer la mort de Celan, qu’il venait d’apprendre). Son incroyable souveraineté, ensuite, lors de sa conférence « La mythologie blanche », qui me laissa abasourdi, terrassé, bégayant, honteux, lorsqu’il me fallut prendre la parole, peu après (mais aussitôt, fulgurante, sa bienveillance, sa bonté, bien plus qu’une simple compréhension attentive : son sourire…). Enfin, le soir venu – et contre toute attente –, sa gaieté, sa vivacité, ou plutôt cette joie qui pouvait être la sienne, brusquement. (Je me souviens encore de son rire, un rire d’enfant, pur, lorsque notre ami Lucien Braun lui expliqua, sans rire lui, que le frère de Heidegger, Fritz, était beaucoup plus intelligent que Martin ; il y a à peine trois ou quatre mois, il s’en amusait encore avec nous, à Strasbourg encore.) Rien de commun en somme avec un quelconque habitus nihiliste ou une quelconque « mélancolie ». Rien de « frivole » non plus, puisque ce mot, hélas, a été prononcé. Non : la tristesse du regard protégeait une joie, une générosité sans pareil. Ce fut une leçon d’existence.

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