Horizons

Horizons

par Véronique Fabbri  Du même auteur

      Panagiotis Poulos  Du même auteur

Nombreux sont ceux qui, après avoir surmonté la maladie, perdirent des membres ; certains furent privés d’yeux. Les autres, aussitôt rétablis, furent saisis par ceci que tout ce qui est demeurait en même manière en retrait pour eux ; ainsi, ils ne savaient plus rien ni d’eux-mêmes ni de leurs proches(1). En choisissant de citer ce passage de Thucydide, parlant de la deuxième guerre du Péloponnèse et de la peste, Heidegger est plus proche de la Grèce moderne que dans sa conférence d’Athènes. Pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui admirent surtout la continuité de la langue grecque et la beauté apparemment immémoriale des paysages grecs, il faut rappeler que l’histoire tragique du xxe siècle grec, pour s’en tenir au passé le plus récent, a introduit des ruptures indélébiles dans la mémoire et la culture grecques. Le retour forcé des Grecs d’Asie Mineure, la Seconde Guerre mondiale, la déportation massive des Juifs grecs, la famine, puis la guerre civile et la dictature, ont troué, tronqué, les corps et la pensée ensemble. Le rapport des Grecs d’aujourd’hui à leur passé présuppose cette rupture traumatique, à laquelle s’ajoute en contrepoint l’évolution normale de toute langue et de toute culture que l’on voudrait, pour la Grèce, minorer, tant il semble naturel qu’avec des commencements aussi lumineux, l’inventivité et la fraîcheur d’une pensée ne peuvent se perdre ou s’oublier. Mais les tragiques et les philosophes antiques ne sont plus entendus qu’à travers leurs traductions en grec moderne ; c’est aussi la condition de leur écoute et de leur compréhension par tous : le passage à la langue démotique, œuvre du xxe siècle, ouvre la culture antique et moderne à ceux qui ne comprenaient pas la langue « puriste ».

Ce rappel nécessaire permet de comprendre que la philosophie grecque contemporaine s’est développée dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles de quelques autres pays européens, qui, à travers leurs propres tragédies, ont pu conserver une université ancienne, une langue depuis plus longtemps unifiée, et restaurer plus rapidement une culture républicaine ou démocratique. Les penseurs grecs les plus connus des derniers siècles ont développé leur pensée en exil, et ont pour la plupart choisi de rester dans les pays qui les ont accueillis. Certains dans le même temps sont restés en Grèce, en tentant de maintenir une tradition qui pour beaucoup avait perdu de son sens. D’autres enfin, qui constituent ce qu’on peut considérer comme une nouvelle génération, tout en ayant pris le chemin de l’exil, ont choisi de revenir en Grèce et d’y développer une pensée originale nourrie d’une culture assimilée ailleurs, dans une autre langue. La plupart des jeunes chercheurs actuels en Grèce sont toujours formés à l’étranger, dans une langue étrangère ; à quoi il faut ajouter que leurs publications sont aussi le plus souvent écrites directement en langue étrangère, comme c’est le cas pour les articles de cette revue.

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