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Politiques des traductions philosophiques

par Aristotelis Stilianou  Du même auteur

Pour « philosopher en Grèce aujourd’hui », il est évident qu’il nous faut des traductions des grands textes de l’histoire de la philosophie, des traductions qui soient de qualité. Ceux qui connaissent la situation actuelle de la philosophie en Grèce peuvent facilement le constater : pendant les quinze ou vingt dernières années, les choses se sont beaucoup améliorées en matière de traduction philosophique, sur le plan quantitatif et qualitatif. Cependant, la situation laisse encore beaucoup à désirer(1).

Je me propose donc d’examiner ici le problème de la traduction vers le grec moderne des textes philosophiques, et notamment des textes philosophiques classiques, en insistant sur les enjeux politiques et philosophiques correspondants. Nous laissons de côté le problème constitué par la traduction des textes du grec ancien vers le grec moderne, qui pose des difficultés d’ordre différent et nécessite une étude minutieuse particulière(2). (Il est à signaler, pourtant, qu’Aristote ou les Stoïciens ne sont, à l’heure actuelle, pas bien traduits en grec moderne). Nous nous centrons sur la question de la traduction des textes écrits en latin, en français, en italien, en allemand et en anglais.

De ce point de vue, il est intéressant de remarquer que, en règle générale, la traduction des textes dits classiques pose le problème suivant : étant donné son caractère « classique », un texte peut sembler si lointain et si important, qu’on a tendance à le considérer presque comme sacré, voire impossible à traduire. Selon cette analyse, il ne serait pas possible de traduire les textes classiques sans nuire gravement à leur contenu et à leur sens. On retrouve ici sous une forme extrême ce que l’on pourrait appeler « le paradoxe de la traduction », paradoxe consistant en ce que la traduction provoque de véritables querelles politiques(3).

Comment décrire la situation présente ? Il est certain que des lacunes importantes subsistent : ne sont toujours pas traduits les grands textes de la philosophie médiévale, les textes des empiristes anglais et la majeure partie des philosophes de l’âge des Lumières. Descartes, Spinoza et surtout Leibniz sont peu traduits, Kant et Hegel partiellement, etc. Par contre, il existe de bonnes traductions des textes de philosophie contemporaine, notamment du xxe siècle. En effet, on peut trouver des traductions satisfaisantes des œuvres de Husserl, Heidegger, Bergson, Merleau-Ponty, Sartre, Wittgenstein, ainsi que des œuvres d’autres représentants de la philosophie analytique, et les principaux textes d’épistémologie. Sont aussi traduits de façon satisfaisante Althusser, Foucault et Deleuze, mais également les travaux plus ou moins récents de philosophie politique : Leo Strauss, Isaiah Berlin, Karl Popper, John Rawls, Richard Rorty, Anthony Giddens, Charles Taylor, Will Kymlicka, Michael Walzer, Étienne Balibar, Antonio Negri, Giorgio Agamben, Slavoj Zizek. On constate donc une prédominance de la philosophie contemporaine par rapport à la philosophie classique, médiévale et moderne.

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