Corpus

Appartenir, selon Derrida

par Evelyne Grossman  Du même auteur

Que signifie « appartenir » ? C’est une interrogation qui revient, sous une forme ou une autre, à travers toute l’œuvre de Jacques Derrida. Plus largement, la question résonne à nouveau dans bien des domaines de la pensée actuelle, qu’elle émane de la philosophie, de la littérature ou, plus largement, des sciences humaines. On y entend aussi bien la volonté d’interroger les actuelles crispations identitaires que la remise en cause de toute idée d’appartenance, qu’elle soit linguistique, nationale, communautaire ou sexuelle. Nul doute qu’il soit nécessaire de mettre en parallèle ces « crispations » et ces « remises en cause », tant il est vrai qu’il s’agit là des deux pôles d’un même symptôme. De ce point de vue, la question posée à travers bien des textes de Jacques Derrida est au moins double. Premièrement : que reste-t-il de nos appartenances, de ce qui, d’une certaine façon et selon des voies multiples sans doute, nous faisait tenir ensemble ? Question incontestablement nostalgique mais qui, plus largement, recouvre celle du sens partagé et de la communauté. Deuxièmement : faut-il tenter de réinventer de nouvelles formes d’appartenance, sous quelles conditions, dans quelles limites ? Question qui, cette fois, concerne l’à-venir, comme disait Jacques Derrida, et là encore, plus essentiellement, le sens à donner à toute œuvre, qu’elle soit littéraire ou philosophique, – œuvre d’art ou œuvre de vie. Et nul doute que Jacques Derrida entendait de faire de sa vie aussi une œuvre d’art – fantasme qui n’est pas seulement, comme l’on sait, un fantasme d’écrivain. Comme toujours ou presque, on peut repérer à l’intérieur des textes de Jacques Derrida une double attitude apparemment contradictoire. D’une part le refus de l’appartenance au sens de l’identité, de l’enracinement, du propre, du soi-même, etc. On reconnaît là un certain nombre de thèmes familiers de sa philosophie, à tel point que Geoffrey Bennington évoque son « impatience devant l’identification grégaire, devant le militantisme de l’appartenance en général » : « Ce mal de l’appartenance, on dirait presque de l’identification, je crois qu’il affecte toute l’œuvre de Jacques Derrida et la “déconstruction du propre” en est, me semble-t-il, la pensée même(1). » D’autre part, et pourtant, la nécessité d’appartenir. Il faut rappeler ici par exemple le développement qu’il consacre dans Le Monolinguisme de l’autre aux risques d’effondrement ou de crispation auxquels peut exposer un refus ou une impossibilité d’appartenir : « La rupture avec la tradition, le déracinement, […] l’amnésie, l’indéchiffrabilité, etc., tout cela déchaîne la pulsion généalogique, le désir de l’idiome… […]. L’absence d’un modèle d’identification stable pour un ego – dans toutes ses dimensions : linguistiques, culturelles, etc., – provoque à des mouvements qui [se trouvent] toujours au bord de l’effondrement(2). » En ce sens, on le voit, l’appartenance chez lui tient conjointement de l’impossible et du nécessaire. C’est à la fois et indistinctement : je refuse mais aussi je ne peux pas (car la question n’est pas simple ; elle est tout autant théorique qu’intimement douloureuse). On se souvient de cette belle formule de Circonfession : « qui suis-je si je ne suis pas ce que j’habite et où j’ai lieu(3) ? ». Je reviendrai plus tard sur cette question du lieu mais je voudrais d’abord faire un détour par un autre exemple, que je ne choisis pas complètement au hasard : celui de la réflexion de Jacques Derrida sur l’Europe, la communauté européenne, comme l’on dit, dans L’Autre Cap. Ce livre, on le sait, fut à l’origine une intervention dans un colloque sur « l’identité culturelle européenne » tenu à Turin, en 1990. Il y interroge précisément la question de l’appartenance ou non à une supposée identité européenne. Que signifie être un philosophe européen, demande-t-il, quand on essaie d’inventer un autre geste identitaire et discursif, un geste paradoxal consistant à la fois à se rassembler dans la différence avec soi-même et à s’ouvrir sans pouvoir plus se rassembler. Est-ce que cela signifie, par exemple, incarner à soi seul cette crise permanente de l’esprit européen dont parlait déjà Paul Valéry ? Première idée, donc : appartenir à l’Europe ne va pas de soi. Je ne dirai rien ici de cette consternation qui a saisi bien des intellectuels français devant ce récent « non » en France à la nouvelle constitution européenne : collusion de populisme et de démagogie, alliance brun-rouge d’extrémismes et d’archaïsmes sur fond de peur de l’étranger et d’angoisse de l’avenir… c’est ainsi que beaucoup ont analysé ce refus. Il n’est pas interdit d’y voir un signe supplémentaire de la crise politique profonde qui en France – depuis au moins ce 21 avril où le représentant de l’extrême droite nationaliste, populiste et raciste, est arrivé en deuxième position au premier tour de l’élection présidentielle – frappe le système de la représentation politique. En France, comme sans doute aussi ailleurs en Europe, se décèle une crise de l’idée même d’appartenance à une communauté, à un ensemble plus vaste que soi au moment même où l’idée de limite et d’identité est remise en cause, voire risque de se perdre. Or précisément, l’une des hypothèses de Jacques Derrida était d’essayer de penser une autre topologie, un autre rapport à l’espace et à la théorie des ensembles –, topologie a priori paradoxale où, par exemple, la partie serait plus vaste que le tout et le dehors serait aussi dedans. Nul doute qu’il nous faudrait interroger sérieusement cette hypothèse. Avant d’y revenir, il faut relire la conclusion de ce texte sur l’Europe, L’Autre Cap : « Je suis européen, je suis sans doute un intellectuel européen, j’aime le rappeler […]. Mais je ne suis pas, ni ne me sens de part en part européen. […] L’appartenance “à part entière” et le “de part en part” devraient être incompatibles. Mon identité culturelle, celle au nom de laquelle je parle, n’est pas seulement européenne, elle n’est pas identique à elle-même […] Si je déclarais pour conclure que je me sens européen entre autres choses, serait-ce être par là, en cette déclaration même, plus ou moins européen ? Les deux sans doute(4). »

Pages : 1 2 3 4 5