Horizons

Horizons

La mort se promène entre les lettres.
Jacques Derrida

Penser un envoi à même la pensée et au cœur de ce que la pensée n’aura pas encore pensé – telle aura été l’exigence imprescriptible, sans mesure et sans réserve, de cette signature et de ce nom.

Cet envoi de la pensée aura commandé une percée de la pensée, quelque chose comme son excavation, son implosion ou son explosion. Et cette percée de la pensée fera toujours surgir les limites des logiques de l’appropriation et de la réappropriation en énonçant déjà leur disparition, en faisant scintiller leur dispersion et en recueillant une invincible et inéluctable « déconstruction » de la réflexion philosophique. Et ce, non pas tant pour en saisir une origine plus originaire, quelque archi-originarité fondamentale, quelque Grund absolu ou Wesen congénital, mais bien plutôt pour exposer le penser lui-même au vide et à l’abîme, à l’espacement et à l’éloignement dans lequel il se pense et peut se penser.

Penser une voix aussi.

Une voix qui ne se laisserait jamais expliciter autrement qu’à partir de l’éloignement du proche, qu’à partir de l’étrangèreté de ce qui approche, c’est-à-dire à partir de ce qui rassemble sans rassembler la proximité et, en elle, selon une inclusion sans intériorité, le lointain. Comme si penser à partir de s’éloignait du même coup de soi-même, en se dédoublant, en se divisant ou en se dépliant infiniment, sans recours ni secours, de son propre et de tout ce qui marque et institue un lieu dit propre. Une voix, en somme, qui s’entendrait exemplairement et s’écouterait singulièrement comme un envoi et comme ce qui dans un envoi s’envoie. Toute l’écriture de Jacques Derrida n’aura tenu qu’à opérer, en silence, ce reploiement du penser en ne cessant de le césurer et de le départir de toute possibilité de s’arrimer à quelque rive, à quelque lieu, à quelque stance théorique ou pratique, l’envoyant ainsi s’éloigner toujours au plus loin de soi-même se différer déjà au-delà et en deçà de toute ligne de pensée qui l’aura préalablement rassurée dans et par l’explicitation d’un discours. Depuis un « lieu » tout autre que le lieu confortant d’un discours donc, Jacques Derrida aura envoyé le penser se perpétuer dans son tremblement, se resserrer dans son étranglement ou se disséminer loin de son essence et de sa consistance, de sa cohérence et de sa complétude au point de ne plus pouvoir ni savoir penser à partir de.

Penser avec donc, pour éviter l’aporétique penser à partir de… Il s’agirait ainsi de penser et de repenser un tout autre rapport, non seulement à l’histoire et à la tradition de la philosophie – qu’il nous faut aujourd’hui plus que jamais comprendre et répéter, répéter en comprenant justement – mais aussi avec l’avenir de la pensée philosophique elle-même. À la fois, revenir et repenser tout ce que la « déconstruction » nous aura donné, offert, généreusement enjoint de questionner quant à la tradition philosophique en pensant l’avenir possible de cette injonction, ce vers où et ce vers quoi elle nous aura portés.

Chacun des textes réunis ici aborde la pensée de Jacques Derrida en élaborant des problématiques multiples et en se référant à des auteurs divers. Tenter de résumer en détail les différentes propositions de lecture et d’interprétation regroupées dans ce numéro serait inévitablement les trahir. Nous ne nous prêterons donc pas à cet exercice quelque peu futile d’introduire les textes ici proposés – choisissant plus humblement d’inviter à leur lecture et à leur étude.

Mais il faut remercier, et ce sans hiérarchie, pour dire notre reconnaissance et notre amitié. D’abord, le Collège International de Philosophie qui, par la voix de son Président, M. Bruno Clément, a toujours généreusement soutenu et accompagné ce projet. Remercier aussi très chaleureusement Mme Bernadette Leroy, qui a su non seulement être rigoureuse dans le meilleur sens du terme, mais surtout patiente et bienveillante alors que parfois… Nous souhaiterions aussi exprimer notre estime et nos sincères remerciements à Valerio Adami qui a si généreusement accepté, pour ce numéro, de nous offrir le magnifique Portrait allégorique. Pour leurs bienveillants conseils et l’inconditionnel soutien, un très amical et tendre remerciement à Michel Delorme, Directeur des Éditions Galilée, ainsi qu’à Cécile Bourguignon, Directrice de collection aux Éditions Galilée.

Finalement, remercier du fond du cœur Marguerite Derrida, en signe de fidélité…