Répliques

Le dialogue contre la terreur

par Rada Ivekovic  Du même auteur

Ranabir Samaddar, politologue, fondateur et directeur du Mahanirvan Calcutta Research Group, est un correspondant du Collège international de philosophie. Les deux institutions sont sur le point de signer une convention de coopération au moment même où l’on met sous presse ce numéro.

Ranabir Samaddar, fondateur du Calcutta Research Group et de sa revue Refugee Watch, fut professeur d’Études sur l’Asie du Sud, puis fondateur et directeur du Programme d’études de la paix au South Asia Forum for Human Rights, à Katmandou. Connu pour ses recherches critiques (sur la justice, les droits humains et la démocratie populaire dans le cadre du nationalisme post-colonial, les migrations trans-frontalières, l’histoire des communautés et la restructuration technologique en Asie du Sud), il a été membre de plusieurs commissions et groupes d’études, travaillant sur les partitions, collaborant au Dictionnaire critique de « la mondialisation »(1), s’intéressant aux formes de déplacements forcés et aux pratiques institutionnelles de prise en charge des réfugiés et de la protection en Inde, aux droits des minorités et aux formes d’autonomie, à la santé et à la sécurité dans le travail. Il a récemment publié une étude du nationalisme indien en trois tomes(2). Également auteur de trois volumes bien connus sur l’identité et les droits dans la politique contemporaine(3), il est encore l’éditeur en chef de la série South Asian Peace Studies. Il travaille en ce moment sur une théorie et pratique du dialogue, question centrale pour une politique de la justice et de la réconciliation(4).

Il y a plusieurs années, Ranabir Samaddar et moi-même montions une équipe de recherche sur les partitions comparées, la violence qui les accompagne et le politique qui les travaille, soutenue par la Maison des sciences de l’homme (Paris), Reid Hall (Columbia University à Paris), la revue et association Transeuropéennes et l’Université de Paris-8(5). Cette collaboration se prolonge aujourd’hui au sein du Collège international de philosophie. Comme une partie de sa classe d’âge, en particulier au Bengale, Ranabir Samaddar a passé quelques années dans les prisons de Mme Indira Gandhi lors de la répression des « Naxalites »(6).

Une partie de cette génération fut à l’origine des Subaltern Studies, nouvelle école historiographique née dans les années quatre-vingt. Les « Subalternes » faisaient une relecture critique de l’historie coloniale, du nationalisme indépendantiste ainsi que du marxisme, à partir d’une position d’inspiration gramscienne ma non troppo, non dépourvue d’originalité non plus que d’imagination politique. Il avait fallu, pour cela, une « incubation » de quelques décennies ainsi qu’une distance à l’égard des pères fondateurs de l’indépendance : ce sont Les Enfants de Minuit(7). La langue anglaise globalisée aidant, les études dites « subalternes » ont fait le tour du monde, en particulier celui des universités radicales étasuniennes, où ces recherches se sont transformées en études postcoloniales et en un bon produit intellectuel d’exportation pour l’Inde. Désormais, les universités étasuniennes ont, si elles le peuvent, leurs vedettes indiennes. Les études subalternistes ou postcoloniales en langue anglaise(8) ont épargné à l’ancien colonisateur, en portant le débat sur un plan global, la nécessité de faire une autocritique. Sans entrer dans les détails de cette histoire intéressante, nous noterons que Ranabir Samaddar appartient à cette génération, tout en s’en démarquant. Il en reste un compagnon de route indépendant, nourri en partie (seulement) par les mêmes sources et par un parcours comparable à celui de ses collègues subalternistes et postcoloniaux.

Cependant, Ranabir Samaddar s’est plongé dès son arrivée à Calcutta, il était alors étudiant, dans le militantisme (qui le conduira en prison), dans les masses et dans un travail et une expérience de terrain au-delà du livresque.

Si son œuvre peut nous apporter quelque chose, c’est surtout par cet ancrage dans la vie politique et matérielle, et par le rapport entre la théorie et la pratique. Cette dernière l’emporte toujours dans les tensions qui les articulent. Tels sont les paradoxes de la pensée de Ranabir Samaddar, une espèce de sage patient et têtu qui travaille à la réconciliation après les conflits et à la justice rendue aux plus démunis, paradoxes précieux en ce qu’ils appartiennent à son anticommunautarisme laïque, désillusionné mais ferme(9).

C’est évidemment l’héritage (in)direct des Lumières et de l’Europe qui est à l’origine de son option civique assurée par la constante délibération. Ranabir Samaddar est ainsi indirectement débiteur d’une philosophie de l’histoire d’origine hégélienne et il le sait. Les intellectuels de sa trempe ont l’avantage d’hériter de multiples langues, dont l’anglais. Mais ils ont aussi la rude tâche d’accorder leurs instruments. L’héritage occidental mentionné, dont la théorie aura été mise au service de la colonisation, introduit une fracture insoutenable aussi bien historique que spatiale entre les peuples. Ranabir Samaddar n’en veut pas. Nous savons aujourd’hui, en France, combien il est difficile, et lent, de sortir de cette perspective historique. Cette histoire historisante comporte une violence épistémologique envers l’altérité non reconnue par elle, et que les études post-coloniales et apparentées ont analysée et critiquée. Cela aussi fait l’héritage de notre auteur. La violence dont il est question, par-delà la simple brutalité physique, exige une relecture plurielle de l’histoire. Elle se révèle aussi dans l’inadéquation de toute nation, de toute identité à elle-même, par principe. Elle a consisté à faire entrer la simple vie, de force, dans la théorie, dans le schéma, et à passer sur l’écart entre le « peuple réel » et le « peuple idéal », ou encore à préférer le second au premier : cela arrive encore aujourd’hui, y compris – nous le voyons – dans la construction de l’Europe. La violence épistémologique autorise le partage problématique, et intolérable, entre une pensée politique et une pensée pré-politique, entre la modernité et le pré-moderne (appelé aussi « tradition ») qui ne sont que des formes de partage de la raison. Hélas, des auteurs comme Habermas, dont Ranabir Samaddar s’inspire pour une part, reconduisent ce partage sans s’en rendre compte : le concept de nation civique y renvoie. Comment alors faire reposer la (construction de) la nation sur la raison pleine et entière, dès lors que celle-ci est traversée par le politique, et donc partagée ? Il y aurait encore à faire la critique du rationalisme bien intentionné mais malheureusement insuffisant à la fondation de quoi que ce soit. Le rationalisme fut par le passé, et il est toujours, d’ailleurs, associé au colonialisme en tant qu’ayant partie liée à l’histoire de l’État national (européen) dont il étaye le développement, de même que les Lumières.

Touché par les mêmes préoccupations que les « Subalternes » en ce qu’il s’intéresse à l’émergence des sujets politiques les plus démunis de parole, de moyens politiques et de biens matériels, Ranabir Samaddar a cependant participé à ou a co-organisé des rencontres d’opposants et d’anti-communautaristes indiens et pakistanais ainsi que de ceux de toutes les régions traversées par les frontières de la partition et les déchirements sociaux et politiques, le séparatisme, la répression. Les « sans part » sont surtout des « sans voix » dont la lutte ou les revendications n’ont pas pu être exprimées lors des grands événements historiques tels que la partition/l’indépendance, ou après : Gayatri Chakravorty Spivak(10) se demande s’ils peuvent seulement parler, question rhétorique qui veut dénoncer la violence épistémologique. Ranabir Samaddar a co-organisé ou modéré des pourparlers de réconciliation concernant les provinces partagées (Panjab) ou les partitions inachevées (Cachemire), dans les États à forts mouvements séparatistes, tels le Nagaland, ou en encore au Sri Lanka. Il a une longue expérience de ces discussions, expérience qu’il résume dans ses textes et son dernier livre sur le dialogue(11) en même temps qu’il s’intéresse à l’autonomie de ses sujets émergents, autonomie qu’il souhaiterait situer par-delà la souveraineté et la gouvernementalité qui les enferment. Il s’intéresse à la longue durée, tout en manifestant une mélancolie benjaminienne qui illumine sa prédilection pour les histoires alternatives, celles qui n’ont pas « eu lieu », mais dont la seule éventualité peut nous apprendre beaucoup. La pensée de Ranabir Samaddar opère dans un cadre politique donné, il n’est donc pas préoccupé par un cadre philosophique plus général. Il tente de théoriser ce qui peut se faire à l’intérieur d’un univers réel limité et imparfait d’emblée. Dans une récente intervention sur l’autonomie il donne cinq règles pratiques de « justice minimale » dans la négociation d’un conflit : un principe de compensation, un principe de subversion, un principe d’accompagnement (custodianship), un principe de garantie, et un principe d’innovation(12). Bien sûr, la « justice minimale » dont il parle peut ne pas satisfaire la théorie, plus libre par rapport à la réalité. Cette justice postule un bien commun, ou un consensus, non interrogés, philosophiquement insuffisants, exprimés moralement. Les négociateurs, dans les conflits, ont à résoudre des situations réelles de clôture démocratique. Ils travaillent dans la politique, et ne peuvent pas toujours avoir à l’esprit le politique. C’est pour cela que, curieusement, la théorie samaddarienne de démocratie libérale, délibérative et plurielle, dit ses limites, en même temps que, par le désenchantement dont elle fait état, par l’insuffisance de la théorie qu’elle étale, elle donne une force réelle à la négociation. Celle-ci transforme ceux qui prennent part à la négociation, y compris les moniteurs, traducteurs(13) eux-mêmes, en déplaçant et bousculant leurs positions de sujets. Le dialogue en vue de la résolution d’un conflit fait apparaître des positions subjectales dans leur autonomie. Ranabir Samaddar refuse de penser cette autonomie comme le simple pendant de la souveraineté (de l’État) et préfère y voir un excès déplaçant non seulement le sujet, mais toute la scène. Dans les partitions et dans le travail de Ranabir Samaddar sur la partition, cet excès donne voix à des acteurs imprévus dont la politique ne peut pas rendre compte puisqu’ils puisent plus profondément dans le politique (le vocabulaire n’est ni le sien ni anglais). En politique, et surtout à des moments de grands bouleversements, on a affaire à des mouvements et revendications dont les causes et les raisons exprimées divergent. Le politique s’articule en des termes qui ne sont pas reconnus comme politiques par l’histoire reçue ou le discours officiel. Ainsi le gouvernement continue à encourager après l’indépendance une rhétorique anticoloniale afin d’échapper à la critique.

Aujourd’hui, Ranabir Samaddar s’intéresse au contexte mondial du « terrorisme », à la question de savoir comment et par qui le « terroriste » est désigné et produit pour être combattu. Dans ce contexte, il est intéressant de voir le lien entre le « terroriste » et l’« étranger », l’« immigrant ». Autant la théorie qui postule un intérêt général ou un lieu commun, et le consensus comme point de départ plutôt que comme aboutissement éventuel, est aveugle au politique, autant d’autre part une réelle inquiétude de justice fomentée par le politique (mais ne mobilisant que la morale) fait irruption en mettant à jour l’inégalité et l’injustice. La négociation de cette inégalité dans la pratique avec les revendications de chacun bouleverse l’ensemble de la scène et tous les rapports. Elle a en outre pour effet que le différend (je traduis Ranabir Samaddar) se présente en d’autres termes, à propos d’autres questions, par de nouveaux sujets. Elle déplace les sujets et les contenus. La théorie délibérative de Ranabir Samaddar, qui donne toujours des exemples concrets, est à ses yeux la seule chance. Il ne l’appelle pas « négocier une hégémonie » (question de vocabulaire) comme le feraient Laclau et Mouffe(14) ou les Subalternes. Mais la raison négociante ne repose pas sur un terrain ferme. Dès lors, comment s’abriter derrière une raison certaine ? Au vu des avancées de la pratique des négociations, il y a à reconnaître les limites de principe de la théorie, si tant est qu’elle est soutenue par la rationalité. S’agissant de ses instruments épistémologiques, elle est toujours en retard d’une guerre.

James Turrell, Alta (White), 1967, de la série Projection Piece. Autour de l’exposition LOS ANGELES 1955-1985. Centre Pompidou. James Turrell à l’Atelier Brancusi du 8 mars au 25 septembre 2006. © James Turrell.



Notes

(1) Dictionnaire critique de « la mondialisation », sous la dir. de F. de Bernard, GERM, Le pré au Clerc, Paris, 2001.
(2) Le dernier porte le titre A Biography of the Indian Nation, 1947-1997 (2001).
(3) Refugees and the State (2003), Space, Territory, and the State (2002), et Reflections on Partition in the East (1997).
(4) Ce paragraphe sur R. Samaddar vient du site du Calcutta Research Group, www.mcrg.ac.in
(5) Quelques publications issues de cette collaboration à plusieurs : Transeuropéennes n°19/20, 2000-2001, « Pays divisés, villes séparées/Divided countries, Separated cities » ; Stefano Bianchini, Sanjay Chaturvedi, Rada Iveković & Ranabir Samaddar, Partitions. Reshaping States and Minds, Frank Cass, Ozon (GB), 2005.
(6) Naxalites : mouvement maoïste d’étudiants et de paysans revendiquant la terre, actif dès les années d’Indira Gandhi, dont le nom est dérivé du village d’origine au Bengale. Plusieurs États indiens sont concernés aujourd’hui.
(7) Salman Rushdie, Les Enfants de Minuit, trad. J. Guiloineau, Livre de poche, 1989.
(8) En français, voir entre autres : L’Homme, n°156, 2000, « Intellectuels en diaspora et théories nomades » ; L’Homme et la société n°149, « Pour une critique des sciences de la culture », 2003/3, sous la dir. De G. Raulet et A. Chalard-Fillaudeau ; Critique internationale n°24, 2004, « Que reste-t-il des Subaltern Studies ? »
(9) Voir une interview avec Ranabir Samaddar sur son parcours, site de la MSH http://www.msh-paris.fr/ et Programme international d’études avancées www.piea-ipas.msh-paris.fr
(10) Chakravorty Spivak, A Critique of Postcolonial Reason. Towards a History of the Vanishing Present, Harvard University Press, 1999.
(11) Ranabir Samaddar, The Politics of Dialogue. Living Under the Geopolitical Histories of War and Peace, Ashgate (GB), 2004.
(12) Ranabir Samaddar, Autonomy of a New Society, communication à la conférence “What is Autonomy” organisée par le MCRG à Calcutta, 29-30 juillet 2005, www.mcrg.ac.in
(13) Rada Iveković, « On Permanent Translation (we are in translation) » in Transeuropéennes N°22, 2001-2002.
(14) Ernesto Laclau & Chantal Mouffe : Hegemony and Socialist Strategy. Towards a Radical Democratic Politics, Londres, Verso, 1984.