Corpus

s à écrire

par Stéphane Habib  Du même auteur

Oui marque qu’il y a de l’adresse à l’autre
Jacques Derrida

oui, qu’une langues

Jeter des paroles en l’air. Et les écouter. Regarder. Voir. Entendre.

Les écouter voir tomber ou retomber. C’est au fond, au fond sans fin, ce que fait la langues dès lors que, et à chaque fois qu’elle avance, intime, dit, destine, appelle, parle, s’enroule et se déroule, nomme, articule, désarticule, invente, (s’)adresse, d’un trait (s’)écrit – d’une trace. Dès lors qu’elle ne commence pas ?

Oui, dès lors qu’elle n’aura pas commencé.

Qu’est-ce que ça peut bien être des paroles en l’air ? Et qu’est-ce qu’elles peuvent bien vouloir dire, en l’air, les paroles ? Et à qui disent-elles les paroles en l’air ? S’adressent-elles, en l’air, les paroles en l’air ?

Et quoi ? Quoi du vol des paroles en l’air et de leurs langues en vol, de l’envol des langues volées ? Dé-robées ? Nues ? Et comment au vol – quelques grammes seulement – les attraper ?

Doucement, il faut y aller lentement, cela ne peut (s’)écrire que minutieusement. Le vol est fragile, risqué, dangereux, prometteur. Chance, « chéance », ce qui choit, chute de langues. De la langues, ça tombe.

Ceci, on peut le faire dire à la langues. Le laisser dire, plutôt, la laisser faire, la langues. La langues une plus d’une.

Ceci ?

Oui, qu’elle (se) vole et nous tombe dessus. Exemple, par un exemple découpé parmi tant et tant d’autres envisageables, parmi tant et tant de langues, d’écriture de la langues et de travail de hantise de la langues dans l’écriture qui n’en peut mais, d’avoir à s’y frotter : « Artaud savait que toute parole tombée du corps, s’offrant à être entendue ou reçue, s’offrant en spectacle, devient aussitôt parole volée(1). »

Et Jacques Derrida savait qui disait qui écrivait que Artaud savait. Savait qu’une parole tombait. Savait que la parole tombait. Savait écrire. Et savait alors qu’écrire c’était ainsi.

Ainsi quoi ?

Mais ainsi laisser tomber la parole. Oui écrire et laisser la parole tomber.

Ceci, on peut aussi l’entendre dans la langues. Dans une langue plus d’une.

Ceci ?

Oui, c’est qu’elle est toujours plus d’une. Plus d’une évidemment alors se lit, se laisse lire en plus d’un sens, de plus d’une manière et sur plus d’un ton. C’est ainsi que ça (s’)écrit la langues. En plus d’une. Sans arrêt. Ça (s’)écrit. Ça (se) déconstruit. Ça s’écrit comme ça se déconstruit(2).

« Je crois qu’il n’y a en elle [la déconstruction] que du transfert, et une pensée du transfert, à tous les sens que ce mot prend dans plus d’une langue, et d’abord du transfert entre les langues. Si j’avais à risquer, Dieu m’en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d’ordre, je dirais sans phrase : plus d’une langue. Cela ne fait pas une phrase, en effet. C’est sentencieux mais cela n’a pas de sens, si du moins, comme le veut Austin, les mots seuls n’ont pas de sens (meaning). Ce qui a du sens, c’est la phrase (sentence). Combien de phrases peut-on faire avec “déconstruction”(3) ? »

Ça écrit donc comme ça. Comme ça déconstruit. Comme cet s qui arrive à la langues. Comme ce qui arrive. En plus d’une langues.

Et quant à elle, donc, la langue, quant aux langues – ou bien faut-il encore et toujours et interminablement jouer avec ce qu’on aura pu prendre pour une faute et écrire la langues, oui avec cet s final marquant depuis toujours et à jamais la langues, mais est-ce possible ? – quant à la langues, donc, à vouloir la saisir, elle s’envole comme le rêve au premier battement des paupières : les ailes des yeux et celles de la langues.

« Le vol est toujours le vol d’une parole ou d’un texte, d’une trace(4). »

Peut-être est-ce la langues ce dont on ne s’empare pas. Même si la langues vole, même lorsque la langues est volée. Ou bien n’est-elle volante et volée, la langues, qu’en ceci qu’on ne l’arrête pas, qu’on le veuille ou non qu’on le sache ou non, qu’elle ne s’approprie pas. Étrange que ce qui vole et se vole ne devienne le propre de personne, étrange que ce qui vole et se vole ne se laisse attraper au

Jacques Derrida le souffle, l’écrit – la langues n’appartient pas. En mille langues et de mille babeliennes façons. Sur des cartes postales – « et toi, dis moi

j’aime toutes mes appellations de toi et alors nous n’aurions qu’une lèvre, une seule pour tout dire

de l’hébreu il traduit “langue”, si l’on peut appeler cela traduire, par lèvre. Ils voulaient s’élever sublimement pour imposer leur lèvre, l’unique à l’univers. Babel, le père, en donnant son nom de confusion, multiplia les lèvres, et c’est pourquoi nous sommes séparés et que moi je meurs à l’instant, je meurs d’envie de t’embrasser de notre lèvre la seule que je veuille entendre »(5) – ou en monolingue, en monolinguisme de l’autre – « Car c’est au bord du français, uniquement, ni en lui, ni hors de lui, sur la ligne introuvable de sa côte que, depuis toujours, à demeure, je me demande si on peut aimer, jouir, prier, crever de douleur ou crever tout court dans une autre langue ou sans rien en dire à personne, sans parler même. Mais avant tout et de surcroît, voici le double tranchant d’une lame aiguë que je voulais te confier presque sans mot dire, je souffre et je jouis de ceci que je te dis dans notre langue dite commune :

Oui, je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne.(6) » interminablement, inlassablement et dans une langues adressée, écrite en tu(7), une écriture.

Sur toi alors – écritoire – et à toi(8).

Il l’aura au fond écrit sans fin.

Jacques Derrida n’aura pas cessé d’écrire et de l’écrire, qu’une langue, que la langues ne s’approprie pas. Si j’écris maintenant qu’il n’aura pas cessé d’écrire et que j’ajoute en répétant la formule qu’il n’aura pas cessé de l’écrire, c’est aussi parce qu’écrire c’est toujours l’écrire, parce que écrire c’est écrire que la langues n’appartient pas, du moins est-ce cela qui s’écrit lorsque ça écrit, fût-ce sans l’écrire si l’on croit encore pouvoir à ce vocable d’écriture donner le sens strict, restreint et rassurant des dictionnaires avançant tranquillement sous ce mot un simple « système de représentation de la parole et de la pensée par des signes conventionnels tracés et destinés à durer ».

Ce au fond, ce sans fin, ce sans cesse, cette « incessance »(9), il n’aura pas pu arrêter de l’écrire, comme si ou parce que, peut-être, la langues ne peut pas ne pas, dès lors qu’on s’en sert, qu’on croit pouvoir s’en servir, l’utiliser, la manier, la triturer, écrire qu’elle ne se laissera pas attraper. Et comment l’écrit-on si elle ne se laisse prendre ? Eh bien ça s’écrit, ça écrit alors de s’échapper. Comme si on ne la prenait pas mais qu’elle arrivait, tombait, fondait, s’abattait de partout. L’écriture la langues. Tendre et prêter l’oreille. « j’ai eu envie de t’écrire, autrement, mais toujours avec la même langue étrangère (ils ne savent pas ce qu’une langue est étrangère). […]

je les comprends bien mais ce n’est pas assez fort, cela ne va pas assez loin, il ne se passe pas grand-chose, tout compte fait, quand on se précipite sur la langue comme un puceau fébrile (“ vous allez voir ce que je lui fais ”) qui croit encore qu’on peut s’emparer d’elle, lui faire des choses, la faire crier ou la mettre en morceaux, la pénétrer, inscrire ses griffes le plus vite possible avant l’éjaculation précoce et surtout avant sa propre jouissance à elle (c’est elle que je préfère toujours

(ils s’en apercevront, si ce n’est déjà fait, un jour, après les facilités qu’ils ont cru prendre avec elle, après les violences épidermiques et les bulletins de victoire révolutionnaire, la vieille est restée impénétrable, vierge, impassible, un peu amusée, toute-puissante […]

je l’ai entendue un jour se moquer doucement, sans un mot, de leur compulsion infantile : croire tout violer en cassant le jouet pour en jeter au loin les morceaux, puis crier fort, très fort(10) »

Il faut – et il faut cet il faut parce que c’est ce qu’on suppose être une faute qui ne se remarque que de sa marque en s – lester la langues de cet s silencieux ou inaudible marquant l’écriture et donnant du jeu à la lecture, pluriel (peut-être, et l’écriture sera du peut-être) ruinant le la monolithe de la langue, empêchant de situer le lieu de la faute, dérangeant du même coup de lettre toute tentative de topologie. Lester la langues de quelques grammes, cet s, ce supplément, on aura reconnu ce qu’il apprend de la greffe, s qui ne se donne à entendre silencieusement qu’en lecture, oui, il y va là de l’écriture de la langues. Plus d’une. Ainsi peut se déplier ce que déroule la langues plus d’une et comme toujours plus d’une, à partir d’une logique contaminée du plus d’une et donc de plus d’une logique du plus d’une où s’écrit qu’il y a, qu’il y aura eu – oui, qu’il y aura eu puisque « Tel futur antérieur, s’il fait toujours circuler un texte dans l’autre, exclut toute eschatologie par cela même qu’il est le futur antérieur d’un imparfait innombrable, d’un passé indéfini qui n’aura jamais été présent(11). » – plus d’un plus d’une sans fin, sans fin qui n’est autre que l’écriture d’un sans commencer, de cette écriture qui ne commence pas. Mémoires de greffes laissées par Jacques Derrida où ce que je voudrais dire aujourd’hui dans ce texte de ce peut-être étrange la langues se laisse encore entendre, encore en s, encore en silence : « Singulier pluriel qu’aucune origine singulière n’aura jamais précédé. Germination, dissémination. Il n’y a pas de première insémination. La semence est d’abord essaimée. L’insémination “première” est dissémination. Trace, greffe dont on perd la trace. Qu’il s’agisse de ce qu’on appelle “langage” (discours, texte, etc.) ou d’ensemencement “réel”, chaque terme est bien un germe, chaque germe est bien un terme. Le terme, l’élément atomique, engendre en se divisant, en se greffant, en proliférant. C’est une semence et non un terme absolu. Mais chaque germe est son propre terme, a son terme non pas hors de soi mais en soi comme sa limite intérieure, faisant angle avec sa propre mort(12). » Et plus d’une langues s’écrit.

Oui, comme si, un peu comme si plus d’une langues écrivait toujours, toujours à partir.

À partir d’un cela ne commence jamais ou d’un cela ne commencera jamais ou encore et surtout et plutôt, d’un cela n’aura jamais commencé. Comme si, oui, l’écriture de la langues qui ne s’entend peut-être pas ne cessait d’écrire dès lors qu’elle (s’)écrivait que cela ne cesse de commencer plus d’une fois, plus d’un plus d’une fois et plus d’une première fois. Cela encore s’écrit dans l’s silencieux, mais l’est-ce aussi simplement, silencieux s’entend ?, de la langues. Comme ce qui arrive à la langues.

Ce qui travaille en silence est bien connu, mais j’y viens, au risque dans cette écriture de courir un risque. Prix à payer, ce risque, pour inventer, ne pas se perdre, cela se peut-il, en ritournelle, en imitation, en mimétisme.

Mais comment ne pas ?

« Je cherchais comme lui, comme lui, et dans la situation où j’écris depuis sa mort, un certain mimétisme est à la fois le devoir (le prendre en soi, s’identifier à lui pour lui laisser la parole en soi, le rendre présent et le représenter dans la fidélité) et la pire des tentations, la plus indécente, la plus meurtrière, le don et le retrait du don, essayez de choisir(13). »

Soit dit en passant et dans une parenthèse comme manière et moyen de contenir une légère mais triste irritation : (il y a cependant de quoi rester amusé ou médusé (c’est selon) devant le réveil des supposées critiques hypercritiques, déconstruction de la déconstruction, ou autre auto-affirmation grandiloquente et auto-position déclarative d’un être plus derridien que Derrida, depuis –

Mais Freud nous avait déjà appris à entendre tout cela – et il n’y a sans doute nul plus grand lecteur de ces travaux sur le deuil, la mort et ce qui arrive avec que Jacques Derrida, mais encore faut-il alors se donner la peine de lire ce qu’il en écrit – qu’on lise simplement les Considérations actuelles sur la guerre et la mort puis Deuil et mélancolie.)

L’invention de l’écriture serait, et je me répète en cette question abyssale : mais cela se peut-il seulement ?, ce qui reste à faire depuis ce qu’il laisse. Ce qu’il fait, donne et laisse avec l’écriture. Comme s’il ne restait que le reste. Et ce serait cela écrire.

Reste à écrire.

À-écrire.

Cet à-écrire ne peut pas ne pas résonner comme ce que Jacques Derrida appelle à-venir.

Inventer, disais-je, mais cela seulement avec ou à partir d’un reste.

Et partir d’un reste resterait encore inventer ?

Oui, inventer, écrire, cela doit bien avoir à faire avec le reste, comme si l’invention ne s’inventait que dans l’écriture. Reste d’une trace qui ne s’effaçant pas s’efface. Reste (d’)une trace qui s’effaçant ne s’efface pas. L’écriture ne commence pas.

Ainsi, par exemple, par un exemple qu’on aura pu voir venir et qui n’a rien de fortuit, peut-on entendre Jacques Derrida discuter (avec) Freud de l’invention de l’analyse qui ne s’invente pas. Ça ne s’invente pas. Comme toute invention : « Sous le vieux nom, sous le paléonyme “analyse”, Freud n’a certainement pas introduit ou inventé un concept tout neuf, à supposer qu’une telle chose existe jamais. Qui, fors Dieu, a jamais créé, ce qui s’appelle créé, un concept ? Il lui a bien fallu, à Freud, et d’abord pour se faire entendre, hériter de la tradition(14). »

C’est peut-être aussi cela le travail de l’s de la langues, il faudrait d’ailleurs ajouter du legs et pourquoi pas de la mémoires. Mais j’y reviendrai, ici ou là. L’s de la langues qui s’écrit travaille, hante ici ce qui se cherche avec la langues dans l’invention et l’écriture à-venir à-écrire.

À écrire on ne peut qu’être, se faire la dupe de l’invention. Qu’on le sache ou non. Qu’importe. Écrire comme dupe de la lettre puisque c’est ce qui reste. « (pour cela il faut avoir mon âge et savoir qu’on ne joue pas impunément avec la langue, ça ne s’improvise pas, sauf si l’on accepte à ce jeu de n’être jamais le plus fort »(15)

Se faire, être, faire être, se laisser être ou se laisser faire par la lettre, laisser faire la lettre, avec la lettre, la langues et l’idiome dans la langues, écrivant et, ou mais, étant écrit par ce qui s’écrit, ce qui reste de ce qui s’écrit, tout cela correspond sans doute mieux que ce mot de dupe. Le déplier oblige à tenir en une phrase ceci qui est écrire et qui est impossible, que l’on peut bien appeler, même de ses vœux, aporie de l’invention comme aporie de l’écriture : on ne peut pas ne pas inventer mais on ne peut pas inventer, on ne fait jamais qu’inventer mais peut-être sans inventer jamais et l’endurance de cette aporie porterait le nom d’écriture.

Parce que, et on l’aura sans doute déjà trop bien compris, ce texte qui s’écrit, si difficilement, si laborieusement, interrogeant l’écriture, demandant que faire de la langues devant cet s irréductible, n’avançant jamais bien droit, texte qui s’écrit et dans lequel résonne tant et tant de phrases, d’extraits, de citations, de textes, de titres, de mémoires, de souvenirs, ne pouvant tous les noter, les citer au sein de son corps même ou en bas de page, fût-ce terriblement longuement, non pas parce que cela ne se fait pas, non pas parce qu’il ne s’agit pas d’un recueil admiratif de citations, mais parce qu’à chaque mot qui arrive, à chaque lettre qui vient, l’envie d’en dire tant et tant, la secrète tentation de l’entendre encore peut-être, Jacques Derrida, produit ceci qui ne manque jamais : une manière de ça n’est pas ça, pas tout à fait, pas vraiment ça. Écriture du peut-être disais-je, mais non, voyez-vous, lisez-vous, ce n’est encore pas ça.

Il y va sans doute de ce que Jacques Derrida appelle « écriture endeuillée », et que je commence à saisir peut-être, à peine, à grand-peine maintenant, maintenant seulement et peut-être seulement, saisissant pourquoi peut-être, cette fois-ci plus que d’habitude, écrire ce texte semble, me semble, peut-être, impossible.

Mais écrire, est-ce possible ?

Tant de perte, pour ainsi dire. Et au fond, il n’y aura peut-être pas eu d’autre question depuis le début qui ne commence pas, qui n’arrive, peut-être pas, à arriver.

Il, Jacques Derrida, dit et écrit « je » et « mon » et si je cite et même si je dis maintenant, si j’écris ici même, respectant toutes les règles de la citation les deux points et les guillemets et la référence en pied de page, que je cite et que je cite Jacques Derrida, qui dit « je » et qui dit « mon » ? Je cite et écris donc :

« Je parle rarement de perte, comme je parle rarement de manque, parce que ce sont des mots qui appartiennent à un code de négativité, qui n’est pas, dont je ne voudrais pas qu’il soit le mien. Je ne crois pas que le désir ait un rapport essentiel au manque. Je crois que le désir est affirmation, et par conséquent le deuil même l’est aussi ; j’accepterais plus facilement de dire que mon écriture est endeuillée, ou de demi-deuil, sans que cela veuille signifier la perte(16). »

Le temps m’étant compté, et la place, je ne peux avancer ici davantage que ceci : le nœud d’une longue et lente discussion entre l’écriture de Jacques Derrida et ce que l’on nomme la psychanalyse, et la psychanalyse telle qu’elle aura été repensée, revisitée, réinvestie, questionnée, traduite voire réécrite par Jacques Lacan en particulier, apparaît ou m’apparaît très strictement noué, comme s’il appelait avec insistance à ce qu’on en desserre maintenant minutieusement chacun de ses fils. Travail à venir mais qu’il faut encore différer au nom, toujours, encore, de ce plus d’une langues.

Oui, plus d’une langues n’ai-je cessé d’écrire avec cet s. Et tout se passe comme si ce qui arrivait avec plus d’une langues, c’était plus d’un texte. Ou plus de texte. Aussi lisible illisible qu’un « plus de langue ». Et l’écriture endeuillée.

Ainsi pouvais-je écrire que – allez savoir, c’est peut-être vrai ce qui s’écrit – ça écrit comme ça arrive et que ça reste – à écrire. Et que ça tombe en vol, comme un texte plus d’un textes ; celui-là par exemple s’arrête en plein vol et tombe et reste, là, en bas, s possible, à écrire, c’est ce qui arrive. D’un coup de demi-deuil. Oui, ça arrive(17)



Notes

(1) Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, Seuil, Paris, 1967, collection « Points », p.261.
(2) Ici ou là, cette note s’impose. Le « ça » et le « se », leurs sons, leur « s », m’y invitent maintenant avant de citer encore. Et cette note doit dire quelque chose de ces citations – longues parfois. Ce texte se donne peut-être comme le début d’une introduction à un texte à venir, il n’en sera bien sûr qu’une esquisse, où la nécessité de plus en plus (m’)apparaît d’un long et lent travail, de lecture et d’écriture, tournant autour de ce qui se passe entre Jacques Derrida et « la » psychanalyse. Le ça de la déconstruction de Jacques Derrida, l’association qu’il aura provoquée, est sans doute une des très nombreuses figures de cette nécessité. J’y reviendrai dans ce texte et dans d’autres si la chance m’en est donnée. Comment ne pas en parler – plus longtemps ? En écrire ? Et comment en parler ? L’écrire ? Questions qui, à lire Jacques Derrida, ne peuvent pas ne pas arriver, et qu’elles arrivent dans une adresse, une écriture adressée, dans une lettre, n’a sans doute rien de fortuit : « Il faudrait aussi préciser que la déconstruction n’est même pas un acte ou une opération. Non seulement parce qu’il y aurait en elle quelque chose de “passif” ou de “patient” (plus passif que la passivité, dirait Blanchot, que la passivité telle qu’on l’oppose à l’activité). Non seulement parce qu’elle ne revient pas à un sujet (individuel ou collectif) qui en aurait l’initiative et l’appliquerait à un objet, à un texte, à un thème, etc. La déconstruction a lieu, c’est un événement qui n’attend pas la délibération, la conscience ou l’organisation du sujet, ni même de la modernité. Ça se déconstruit. Le ça n’est pas ici une chose impersonnelle qu’on opposerait à quelque subjectivité égologique. C’est en déconstruction (Littré disait “se déconstruire… perdre sa construction”). Et le “se” du “se déconstruire”, qui n’est pas la réflexivité d’un moi ou d’une conscience, porte toute l’énigme. Je m’aperçois, cher ami, qu’à tenter d’éclairer un mot en vue d’aider à la traduction, je ne fais que multiplier par là même les difficultés : l’impossible “tâche du traducteur” (Benjamin), voilà ce que veut dire aussi “déconstruction”. » (Jacques Derrida, Psyché. Inventions de l’autre. II, Galilée, Paris, 1987-2003, p.12-13).
(3) Jacques Derrida, Mémoirespour Paul de Man, Galilée, Paris, 1988, p.38.
(4) Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, op. cit., p.261-262.
(5) Jacques Derrida, La Carte postalede Socrate à Freud et au-delà, Flammarion, Paris, 1980, p.13.
(6) Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autreou la prothèse d’origine, Galilée, Paris, 1996, p.14-15.
(7) « Ainsi j’apostrophe. C’est aussi un genre qu’on peut se donner, l’apostrophe. Un genre et un ton. Le mot – apostrophe –, il dit la parole adressée à l’unique, l’interpellation vive (l’homme de discours ou d’écriture interrompt l’enchaînement continu de la séquence, d’une volte il se tourne vers quelqu’un, voire quelque chose, il s’adresse à toi) mais le mot dit aussi l’adresse à détourner. » (J. Derrida, La Carte postalede Socrate à Freud et au-delà, op. cit., 1980, p.8)
(8) « Qui écrit ? À qui ? Et pour envoyer, destiner, expédier quoi ? À quelle adresse ? Sans aucun désir de surprendre, et par là de capter l’attention à force d’obscurité, je dois à ce qui me reste d’honnêteté de dire que finalement je ne le sais pas. Surtout je n’aurais pas accordé le moindre intérêt à cette correspondance et à ce découpage, je veux dire à leur publication, si quelque certitude m’avait à ce sujet satisfait. » (Ibid., p.9)
(9) « La valeur “disséminante” de l’s est ici très appropriée, successif dans le sens littéral de dissémination : semer des graines : noter le “incessamment” dans le passage que nous venons de citer et “incessant” dans “le va-et-vient successif incessant” (Quant au livre)… » (La Dissémination, Seuil, Paris, 1972, collection « Points », p.391).
(10) J. Derrida, La Carte postale, op. cit., p.198-199.
(11) J. Derrida, La Dissémination, op. cit., p.375.
(12) J. Derrida, La Dissémination, op. cit., p.369.
(13) J. Derrida, « Les morts de Roland Barthes », in Psyché, t.I, Inventions de l’autre, Galilée, Paris, 1998, p.277.
(14) J. Derrida, Résistances – de la psychanalyse, Galilée, Paris, 1996, p.33. Je souligne, sauf « créé ». On aura évidemment au passage noté l’s final du titre « Résistances ». Il nous importe bien sûr au plus haut point et Jacques Derrida lui-même, de ce pluriel qui nous tient et auquel nous tenons tant, s’explique un peu plus loin dans le même texte : « Presque sans y réfléchir, j’ai désiré le mot “résistances”, avec cette élémentaire prudence qui consiste à le mettre au pluriel pour se ménager des portes de sortie. Pluraliser, c’est toujours se donner une issue de secours jusqu’au moment où c’est le pluriel qui vous tue. » (p.39) L’s a plus d’un sens.
(15) J. Derrida, La Carte postale, op. cit., p.199.
(16) Jacques Derrida, Points de suspension, Entretiens, Galilée, Paris, 1992, p.153.
(17) et je perds la langue. Oui la langue. Parce que simplement – c’est si compliqué ce simplement – il m’aura appris à lire. À écrire. À lirécrire. À dirécrire.Je lis. Je lisaicrivais « je n’ai qu’une langue » « Oui, je n’ai qu’une langue » et « Oui, je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne. » C’est ça. C’est exactement cela. Précisément cela.Je n’ai qu’une langue, or c’est la sienne. Et ce n’est pas la mienne. La sienne, ce n’est pas la mienne. Et la sienne, ce n’est pas la sienne. Allez écrire avec cela.Mais comment écrire sans cela ?Il parle de la langue et de l’oreille. Mais comment ? Comment je n’ai pas de langue ou je n’en ai qu’une et c’est la vôtre pas la vôtre ? Comment il faut écrire ? Et comment dorénavant ? Comment ?Tu te souviens, toi, comment il écrivait ? Comment il l’écrivait le futur antérieur ?« – Il aura obligé »Tu ne t’en souviens pas ? Et tu ne peux pas ne pas t’en souvenir, « en ce moment même ». Ta mémoire cette écriture.Et ce qui arrive. Ce qui tombe dessus. Ce qui surprend. Ce qui ne se calcule pas. L’impossible. Ce qui ne s’anticipe. Ce qui est à chaque fois unique. Ce qui est la première. Et à chaque fois la première fois. En ce moment même. C’est sa langue pas sienne pas mienne ma langue sa langue. La voici. Le voici. En ce moment même dans ce texte le voici. Dans chaque texte qui m’arrive en ce moment même chaque premier texte. Chacun des premiers mots quand ils sont les derniers premiers mots où je ne peux pas savoir ce qui s’écrit. C’est dans samalangue, bien sûr peut-être. Et attends. Attends, entends-le lorsqu’il écrit d’une main ses cartes postales et les efface de l’autre à coup d’Unheimlichkeit, de l’Unheimlich ponctuation qu’il écrit, oui, sa ponctuation à lui, « s’il y en a ». C’était Arrête. Arrête le passé, arrête-le encore un peu. Donner le temps la mort. Donner. Donnée. C’est alors. Alors vertigineusement à n’y rien entendre.Alors tu dis, écris à lui, l’adresse, tu disécris ce qu’il t’aura mis dans la bouche, comme si on savait ce que l’on voulait dire, ce qu’il t’aura mis sous la langue non dans la langue et sous la plume. Non ? Non, attends encore. Ne pars pas. Reste. Je veux te faire entendre. Non ?Je veux m’entends-tu que tu entendes encore. Lorsqu’il apprend que la langue écrit, que la langue parle toujours plus d’une langue. Et que j’apprends la langue retorse de plus d’une langue. Alors il ouvre Babel les lèvres la langue. Je connais par cœur, c’est étrange cette expression, par cœur, mais c’est comme ça qu’on dit. Je te récite en pensant à l’anagramme écrit récit qu’il aura fait jouer.Mais oui il m’apprend encore à lire et à écrire. Non, à lire c’est-à-dire à écrire. Bien sûr que je me répète. Il n’y aura que du ressassement. Et bien sûr que je (te) parle de la mort. Je dis sa langue, et son poème je le ahane par cœur par cœur et je boite et je trébuche, allez écrire maintenant, je l’écris aussi bien par ce drôle de chœur de cœur qui ouvre(nt) les guillemets« Le 3 juin 1977.et toi, dis moij’aime toutes mes appellations de toi et alors nous n’aurions qu’une lèvre, une seule pour tout direde l’hébreu il traduit “langue”, si l’on peut appeler cela traduire, par lèvre. Ils voulaient s’élever sublimement pour imposer leur lèvre, l’unique, à l’univers. Babel, le père, en donnant son nom de confusion, multiplia les lèvres, et c’est pourquoi nous sommes séparés et que moi je meurs à l’instant, je meurs d’envie de t’embrasser de notre lèvre la seule que je veuille entendre »Alors.Alors tu entends ce que je raconte, dis, tu entends là ce que c’est que d’apprendre à lire et à écrire, à lirecestàdirécrire ?Oui j’oscille entre je et tu et alors qu’est-ce que tu crois, c’est ça l’adresse que je comprends de toujours que tu le saches ou non que tu le veuilles ou non, l’adresse de la lèvre pour le suivre de la langue pour que tu entendes.Alors je me suis mis à écrire comme cela, comme ça écrit puisque de toute façon ça ne peut pas ne pas s’adresser, pourquoi ne pas y insister, le souligner sans cesse (tu sourironiques un « lourdement », je désespérire « dommage tant pis ») et l’adresser la langue qui s’écrit ?Tu penses vraiment devoir faire de petits gestes nerveux avec les mains soulever les épaules et la grimace de dégoût en marmonnant comme si, comme si… enfin en édictant : ça, c’est pas de la philosophie.Je ne rétorque pas. Je n’ai pas envie. Parce que et sans parce que. Parce qu’alors je serais dans tes pas, ces gros sabots où je n’ai rien à faire, pas à l’aise avec les hargneux, les ceux qui décident souverainement sans interroger la décision et qui jugent sans questionner le jugement, ce qui en est et ce qui n’en est pas. De la philosophie.Mais je m’amuse bien de ce qu’après tout, pour que tu en arrives là, oh ça ne te plaît pas, mais c’est qu’il t’a, qu’il t’aura dérangé et que tes « qu’est-ce que ? » volent en éclats.Et le reste. Et la cendre. Et la trace. Et l’écriture. Et le petit a penché de sa différance. EtNon. Attends. Attends encore. Oui ce qu’on attend sans attendre. Il dit le pas et le sans. Le passant. Marcheur infatigable. Il dit. Il lit. Il écrit. Et tu grinces des dents à les fracasser.Il écrit donc. Attends. Le messianique, la messianicité sans messianisme. Mais oui. Mais si. Mais si. Et le marrane. Dans cette langue abyssale enfin, « Je suis le dernier des juifs ».Je lui adresse mon plus grand sourire et tous les mots à-venir et tous les oui qu’il m’apprend encore en ce moment même (ressasseur je suis, oui).Tu penses toujours que ça ne veut rien dire ?Mais si tu savais le vouloir-dire…Je ne réponds pas. Plus. Je ne ferai pas de commentaire de texte.J’ai en tête hantée le spectre et le fantôme et le revenant.Je ne voulais tellement pas écrire ces mots et je voulais follement les écrire, ses mots. Oui, je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne.J’arrête. J’arrête. Je dis encore à haute voix son nom. Ça tremble, non ?Je perds. J’ai perdu. La lèvre. La langue. Les mots. L’oreille.L’écriture.Poursuivre. Ce qu’il appelle survivre. Oui. Écrire