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Avances sur images

par Frédéric Neyrat  Du même auteur

S’avancer…

J’avais donné pour titre à cette conférence(1) « Avances sur images », pensant traiter du rapport entre les images de l’art et celles du capital (les deux pouvant parfois se confondre), entre la croyance et le crédit ; et je dois dire que je me suis un peu trop avancé, au sens où je n’aborderai qu’une partie de cette annonce programmatique. Ce qui nous situe directement au cœur d’un propos que je pourrais articuler sous la forme d’une question : en quoi les images nous permettent-elles de faire des avances, à tous les sens du terme ? Autrement dit, que désirons-nous au contact des images ?

D’une certaine manière, on ne peut pas faire autrement que s’avancer, l’être humain ne peut pas faire autrement si l’on accepte l’idée selon laquelle il n’y a pas d’essence humaine biologiquement constituée, et que l’être humain n’est pas seulement un être vivant, mais qu’il ek-siste, qu’il est hors de lui, comme Bataille, Heidegger, Nancy ont pu le théoriser, chacun à sa manière. Être hors de soi, c’est être projeté, et nous sommes toujours déjà, originellement, en tant qu’êtres dits humains, dans cette projection. Il n’y a pas d’abord l’humanité puis la projection de cette humanité, il y a : l’humanité-se-projetant-comme-humanité. Insistons ici sur le « comme », la fiction instituante à partir de laquelle il y a de l’humanité. Ne disons même pas « il y aura » de l’humanité, parlons bien au présent, disons que par la fiction il y a de l’humanité. Nous ne parlons pas ici en termes d’avenir, nous parlons de ce qui se forme au présent, nous disons qu’exister c’est se projeter ici et maintenant.

Je m’avance donc je suis, mais je ne fais que suivre cet être qui s’avance. Devancé au présent, l’être dit humain est une anticipation qui marche, une tête chercheuse à la recherche d’un corps apte à jouir de ce qu’elle aura cru voir. Ainsi de tout soi, individuel, collectif, mondial. L’objet de ma recherche concerne cette imagination créatrice où s’anticipe un Soi. Une anticipation au présent, proche des anticipations de la perception et du schématisme décrits par Kant dans la Critique de la raison pure, et relus par Heidegger sous la catégorie de finitude. Il y aurait ainsi certaines images capables de former l’anticipation, des images efficaces, une magie pour des ombres en appel d’être. Pour nommer le rapport que nous entretenons avec ces images singulières, le plus simple serait de dire que nous y croyons ; mais il n’est pas de terme plus labile que celui de croyance – la croyance est aussi labile qu’une image – et cela ne nous fait pas tellement avancer. Il s’agira donc de définir le terme de croyance à chaque fois, en fonction des images considérées. Or il est certain qu’un Soi, individuel, collectif, mondial, ne peut se former sans « confiance » en ce Soi qui se forme, sans une certaine forme de promesse, sans cette self-reliance (confiance en soi, autonomie) que la formation même des États-Unis d’Amérique a mise en lumière, théoriquement et pratiquement.

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