Périphéries

Dead Man de Jim Jarmusch. La poésie du fusil Arriflex

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Quand meurt le mort ?

Quand meurt le mort ? Est-ce qu’il meurt quand il est présenté dans le générique comme « Dead Man », « Le Mort », ou quand il est blessé la première fois ? Quand Personne, son compagnon indien d’Amérique, lui demande : « As-tu tué le blanc qui t’a tué » ? Quand Personne voit un crâne à la place du visage de Blake ? Quand Blake reçoit une balle pour la deuxième fois ? Quand Personne négocie le passage de Blake à travers la grande mer, ou quand Blake est placé dans le canoë ? Et est-ce que tout cela a vraiment une importance : le « quand », le « comment », le « pourquoi » ? Si Bill Blake n’est pas un cadavre, il est bien mort, mort tout de même, un mort vivant : ses blessures témoignent d’une mort imminente, il est poursuivi, marqué par la mort, une mort à laquelle il finira par se soumettre tout comme il accepte le nom à la portée mythique de « William Blake », qui lui a été conféré. Or, c’est précisément en tant que mort vivant que Blake pose une série des problèmes aussi bien philosophiques que cinématographiques. Problèmes philosophiques, parce que son passage à travers le film propose une véritable mélété thanatou, une « méditation continue de la mort », investie du pouvoir de donner le sens d’une vie, d’une traversée du mourir, et de le faire reconnaître. Problèmes cinématographiques, parce que cette méditation de la mort est faite à même la matière des images, images qui animent explicitement un monde des morts vivants.

Dans un train, sur un bateau, tu peux aussi bien trouver ta tombe

Dead Man, réalisé par Jim Jarmusch en 1995, commence dans un train qui traverse et, on pourrait même dire établit, la géographie changeante de l’Ouest américain. À travers ce paysage à la fois onirique et destinal, Bill Blake passe du sommeil à l’agitation. Entre-temps, il rêve et il observe. Il est vu, mais ignoré par les autres passagers – à l’exception de l’homme maigre et morbide qui garnit le feu du train. Couvert de cendres noires, cette figure de fossoyeur semble détenir une connaissance aussi noire du passé de Blake que de son avenir, dont il lui offre une vision : « Regardez par la fenêtre. Ça ne vous rappelle pas quand vous étiez en bateau ? Et puis, plus tard, la nuit, couché, contemplant le plafond, et l’eau dans votre tête n’est pas différente du paysage. Et vous pensez : “Comment se fait-il que le paysage bouge, alors que le bateau est immobile ?” »

C’est de la prophétie. Mais ce chauffeur n’est pas seulement un oracle désintéressé : « Pourquoi vous avez fait tout ce voyage… jusqu’en enfer ! » Cette double annonce révèle que l’homme du train est aussi une figure de Charon, l’homme du bateau : Blake est en route pour l’enfer tout en y étant déjà. Le chauffeur du train vide ainsi le passé et l’avenir de Blake en les ouvrant en même temps à un sens nouveau. Le voyage de Blake semble faire écho à la traversée du Styx par Dante, mais sans un Virgile pour le guider et le rassurer dans son passage angoissé. Blake est fatigué, mais surtout il n’a aucune idée du chemin devant lui et, à la différence de Dante, n’a aucun mandat divin pour diriger son passage. D’où l’exhortation du chauffeur : le bateau ne peut pas être immobile, et Blake doit assumer sa présence et son passage en enfer, jusqu’au moment où il sera immobile dans un bateau, une figure mythique du dépassement de soi. Le voyage en train est donc l’ouverture aux royaumes d’outre monde – une ouverture qui offre des avenirs possibles aux morts dans leur monde propre, un monde où l’esprit est marqué et mis en acte avec les autres.

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