Parole

Entretien avec Jean-Louis Comolli

La pensée dans la machine

Jean-Louis Comolli est cinéaste et son travail, prolifique, traverse sans les ignorer les distinctions convenues entre genres et domaines, puisqu’il recouvre et conteste le partage habituel entre la « fiction » et le « documentaire », entre les films conçus pour une diffusion en salle et ceux qui sont produits par et pour la télévision (même si ce n’est pas n’importe quelle télévision, ni n’importe quelle idée et pratique de la télévision). La pensée qui accompagne et nourrit de longue date ce travail est notamment explicitée dans un récent et dense recueil de textes, Voir et pouvoir (Verdier, 2004), dont le sous-titre : « L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire » souligne combien cette réflexion continue sur les images cinématographiques refuse de dissocier les choses en se pliant aux « grilles » télévisuelles qui ont délimité, de manière faussement évidente, ce partage des genres. L’une des lignes de force des analyses de J.-L. Comolli est de contester activement la division ente cinéma documentaire et cinéma de fiction, division qui est d’abord un critère de production et de diffusion télévisuelle répondant à de tout autres soucis qu’à celui d’une réflexion analytique et critique sur la nature et le devenir/revenir des images dans le « regard du spectateur » (y compris le mouvement aujourd’hui à l’œuvre dans ce qu’il nomme le devenir « spec/acteur », à travers la généralisation de la « télé-réalité »).

Par ailleurs, J.-L. Comolli a été et reste un critique de cinéma, écrivant aux Cahiers du cinéma de 1962 à 1978, responsable de la rédaction entre 1966 et 1971, et contribuant à faire entrer le regard et les outils des sciences humaines dans l’héritage de la cinéphilie classique ; il continue à écrire ponctuellement dans diverses revues comme Trafic (fondée par Serge Daney en 1991) et collabore très assidûment à Images documentaires (cf. notamment, outre les thématiques des n°54 : « Images de la justice » et 55/56 : « La voix off », le texte sur « Analyse et synthèse », auquel font échos certains passages de l’entretien qui suit). J.-L. Comolli est donc quelqu’un pour qui la « fonction critique », pour reprendre une expression de Jean Narboni et Serge Daney, fait partie intégrante de son travail de cinéaste, même si c’est dans une configuration différente de celle qui a présidé au passage de la critique à la réalisation pour les cinéastes de la Nouvelle Vague (Truffaut, Rivette, Godard, Rohmer…). À la différence de ces réalisateurs qui, Godard excepté, ont assez strictement séparé écriture critique et réalisation de films, J.-L. Comolli accompagne en permanence son travail de cinéaste, et notamment de cinéaste documentaire, d’une réflexion sur ce qu’il nomme la « machine cyclopéenne » du cinéma (cf. un texte substantiel à cet égard, « La ville filmée », dans le recueil collectif Regards sur la ville). D’où une caractérisation du cinéma comme « histoire des techniques qui prennent la relève des mythes », impliquant ce que J.-L. Comolli nomme des « pensées en acte », et aboutissant à cette formulation synthétique qui pourrait servir de leitmotiv implicite à l’entretien qui suit : « Comme ailleurs, les formes au cinéma plient et déplient des opérations de sens. Les manières de faire sont des formes de pensée » (Voir et pouvoir, p.24-25). Cette dernière formulation n’est pas une simple déclaration de principe sans grande conséquence ; elle trouve sa justification la plus nette dans les analyses attentives que J.-L. Comolli consacre à des films de cinéastes tels Nicolas Philibert, Claire Simon, Robert Kramer, … (analyses recueillies elles aussi dans Voir et pouvoir). Sans s’interdire quelques chemins de traverse, l’entretien qui suit est donc davantage centré sur le cinéma documentaire et sur la question du « trait d’union » entre les deux termes, tel qu’il est saisi comme découverte de « l’émotion majeure de filmer mes contemporains en documentaire, c’est-à-dire dans leur fiction et pas seulement dans la mienne » (Voir et pouvoir, p. 27). Comme tout exercice de ce genre, cet entretien est d’abord fondé sur le désir de cerner plus précisément certains éléments d’une pensée au travail, en essayant de faire partager le sentiment de son importance dans cette double position de cinéaste et d’analyste rigoureux et vigoureux de l’état présent du cinéma.

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