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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Le texte qui suit se propose d’engager une réflexion de philosophie politique, telle qu’elle peut être engagée à partir du film de Ford, sans prétendre en proposer une interprétation exhaustive. D’autres questionnements que ceux qui sont soulevés ici sont possibles, et les commentaires sur ce film sont légion(1).

Je ne me fonderai pas sur le statut respectif de chacun des trois personnages principaux, Ransom Stoddard (James Stewart), Tom Doniphon (John Wayne), Liberty Valance (Lee Marvin), mais plutôt sur les situations dans lesquelles ils se trouvent impliqués et qu’ils contribuent à modifier par leur action. La structure d’ensemble du film relève de ce que Deleuze a nommé la « grande forme » de l’image action : une situation exposée, caractérisée par sa fermeture, dans laquelle les rapports noués entre les hommes doivent être modifiés, qui rend donc nécessaire l’intervention d’un héros qui la modifiera par son action, laquelle fera place à une nouvelle situation, selon la formule S-A-S’. À une nuance près ici, qui marque sans doute le caractère crépusculaire de ce western : c’est l’arrivée du « héros », en tout cas de celui qui passera pour tel, qui noue la situation. De même, ce qui caractérisait les westerns du début de l’œuvre de Ford, la présence des grands espaces, d’un milieu englobant, n’apparaît ici que dans deux plans : les premier et dernier, où l’on voit le train qui amène puis remmène le sénateur et sa femme, suivant deux boucles symétriques qui forment comme la parenthèse qui a rendu possible le récit : parcourir d’abord une campagne aride, puis une campagne cultivée et prospère.

L’action proprement dite se déroulera en ville, la plupart du temps dans un lieu clos, souvent de nuit. Autant d’éléments qui empruntent plus au film noir qu’au western. Mais ce qui frappe, formellement, dans ce film qui apparaît comme réflexion sur un genre en train de s’éteindre, sur le mythe dont il est porteur, c’est que chacun des lieux où une action se déroule est doublé par un autre qui en dit quelque chose comme la vérité. Ainsi en va-t-il de la salle de l’auberge et de la cuisine, de la salle de rédaction et de la salle de classe, de la salle où se tient l’assemblée territoriale et du bureau dans lequel se déroule l’entretien de Tom et Ransom, mais aussi de la rue principale, lieu du duel, et de la rue adjacente qui en dévoile la réalité, ou ce qui est censé l’être. Emboîtements spatiaux auxquels fait écho le jeu des flash-back, du flash-back dans le flash-back, qui vient réfléchir l’action et l’instituer en légende. La question que pose un tel dispositif est justement celle de savoir si l’hypothèse suggérée ici est la bonne : y a-t-il un point de vue qui dise la vérité de l’action ? Peut-on déterminer le bon point de vue ? Ou bien faut-il admettre que la vérité du film est justement dans le passage, ou plutôt les passages d’un lieu en un autre(2), ce qui serait le point de vue du spectateur, articulant les différents points de vue que le film expose ? En tout état de cause, il paraît clair qu’un tel dispositif est réflexif, invitant à interroger ce qui s’expose d’abord dans l’action.

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