Corpus

L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Cette incarnation, ce moment où le symbole prend chair(7) se donne à voir au moment où Stoddard revient dans la salle de l’Assemblée territoriale : il l’avait quittée honteux, défait devant l’accusation morale portée contre lui, la salle semblant basculer sous la rhétorique du représentant des éleveurs ; il y fait un retour triomphal, comme si les électeurs savaient et ne savaient pas ce qui venait de se dire dans le bureau. Il peut alors s’assumer en conscience comme figure symbolique qui donne chair au désir de justice des gens du peuple, parce qu’il se sait ne pas y être identifiable. Figure qui par un jeu de renvoi constitue l’image sans laquelle le peuple ne serait pas.

Ni la constitution éthique de la leçon d’instruction civique, ni celle, juridique, de l’Assemblée ne peuvent suffire à constituer un peuple. Il faut cette constitution imaginaire qui donne chair à ses croyances, et qui n’est possible qu’à travers une figure qui l’assume, sans se faire elle-même des illusions sur elle-même. Telle est la leçon que Ford veut tirer, non seulement à travers la formule fameuse du journaliste, « Dans l’Ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende », mais aussi dans la scène finale où l’on voit le sénateur et sa femme, figés dans leur corps comme dans un corset, s’entendre dire par l’employé de la compagnie de chemins de fer : « Rien n’est trop beau pour l’homme qui a tué Liberty Valance ». Assumer l’hypocrisie sans laquelle la politique n’est pas possible.

Raison des effets

Où est la vérité ? Dans l’ultime récit de Tom ? Dans la décision de ne pas publier la vérité ? La question n’est pas indépendante de celle qui porte sur le statut même du film en regard de l’histoire du genre. Montrer le caractère mythique du mythe, c’est déjà le détruire : sa déconstruction conduirait à cette perte de l’illusion, premier moment de la pathologie, si l’on suit la remarque de Deleuze.

Les choses me semblent un peu plus complexes : n’oublions pas en effet que tout le film est construit sur la démultiplication des points de vue. Son dispositif contribue à montrer que le point de vue immédiat, celui d’une imagination réagissant spontanément, doit être critiqué par un autre point de vue qui permette d’en réfléchir la relativité. On peut donc le comprendre en suivant la figure pascalienne du « renversement du pour au contre »(8) :

– Le peuple croit que Stoddard a tué Liberty Valance ; le peuple croit au mythe, le prend pour vérité, ignorant qu’il s’agit là d’une croyance.

– Les demi-habiles dénoncent la mystification, et réclament la transparence. Le sénateur Stoddard est tenté par cette solution qui le laverait de la faute théologique d’avoir tué un homme. On comprend aussi que cette position de transparence aurait favorisé les gros éleveurs en supprimant le héros populaire capable de s’opposer à eux. Les demi-habiles ne comprennent pas la nécessité de l’imaginaire.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12