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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

– Les habiles comprennent qu’il faut des mythes pour le peuple ; ils vont même jusqu’à se faire producteurs de mythes ; c’est ici le statut du journaliste, tant Peabody, fondateur du Shinbone Star, que son actuel rédacteur en chef, qui détruit la vérité des faits au profit de la légende. Ce que les habiles ignorent, c’est qu’une légende qui se sait légende ne peut plus être objet de croyance.

– Les vrais croyants savent que le peuple a raison pour une autre raison que celle du peuple. C’est la posture du vieux sénateur et de sa femme, qui assume son statut de figure charnelle d’une légende : telle est la véritable rançon que Stoddard paie, ou plutôt dont il est le paiement. Avant-dernière scène du film, avant de voir le train refermer la parenthèse qui a été ouverte par la première, et s’enfoncer dans la campagne riante et prospère. Or, de ce point de vue, la vérité énoncée de ce qui apparaît comme une confession fait partie intégrante du dispositif.

Où est la vérité ? Quelle vérité ? La vérité de fait est sans importance ici. Ce qui importe seul est la vérité du film, ce qu’il pense, qui est dans ce jeu de renversement des différents points de vue. Je ne sais si Ford a lu Pascal, mais cette figure rhétorique permet également de comprendre une autre ambiguïté. Quel est le sujet du film ? Le titre nous le donne, mais il le donne en un jeu de mots anglais : The Man Who Shot Liberty Valance, s’entend soit comme L’Homme qui tua Liberty Valance, soit comme L’Homme qui tourna Liberty Valance(9). La raison pascalienne des effets nous fait voir celui qui tourna ce film réfléchissant le moment imaginaire de la constitution du peuple américain, s’interrogeant sans doute sur ce qui est ou doit être le mythe agissant au moment où il tourne. Où est la vérité de l’histoire ? Les faits sont inaccessibles. Tout le film nous a appris que notre perception de spectateur peut être manipulée. « Two shots : le train qui arrive amorce un voyage dans le temps ; celui qui part ne peut se voir sans qu’on lui suppose l’image du premier ; il emporte avec lui cette image en en constituant ainsi une troisième, strictement mentale. Le travail de réflexion qu’engage Ford sur l’histoire et le genre est ainsi : deux images pour en obtenir une troisième(10). »

Raison des effets : dans ce jeu du « renversement du pour au contre », qui n’a rien de dialectique, se dit cinématographiquement la philosophie de l’histoire à l’œuvre chez Ford. L’histoire n’y est jamais le déploiement téléologique de la nécessité de l’Idée. Le récit qui en est donné n’en découvre pas la raison profonde ou l’origine qui fait sens. Il s’agit plutôt d’exposer, comme chez Pascal d’ailleurs, le jeu des relations entre les effets dont la raison ultime échappe aux protagonistes, pris dans des situations sans cesse changeantes et qu’ils ne sauraient maîtriser. Le « héros » est alors celui qui ajuste, au mieux de la cohésion de la communauté, l’ensemble de ses parties.

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