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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Quelle est la question de philosophie politique posée par le film ? Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des autres films de Ford, il me semble qu’il s’agit moins de la question du droit, du rapport entre la violence et la loi, de la substitution de l’une à l’autre, de l’instauration du droit, que de celle de la constitution d’une société politique, donc de la constitution du peuple comme sujet politique. La première partie du film, qui fait à peu près un tiers de la durée totale, présente la question de la plupart des westerns : comment la loi juridique, la loi du code, celle de la justice ou du droit (l’ambiguïté du law anglais permet une certaine indécision bien caractéristique d’une tradition jurisprudentielle) va pouvoir remplacer la loi de l’Ouest, identifiée à la loi du plus fort ? La scène initiale du flash-back est d’une absolue limpidité : le brigand Liberty Valance, à la fois bien et mal nommé, en donne la leçon à l’avocat fraîchement émoulu. L’incurie de la loi apparaîtra dès la séquence suivante, qui voit le shérif chercher toutes les arguties du droit pour se dérober à sa tâche de maintien de l’ordre juridique. Or, après la scène du steak qui voit les deux figures de l’Ouest, celles du bon et du mauvais garçon prêts à en découdre, le récit change de registre : les petits fermiers du Sud veulent la constitution du territoire en État, de façon à pouvoir aménager le fleuve, et s’opposent aux grands éleveurs du Nord qui ont besoin d’espaces ouverts pour leurs troupeaux. La question politique se substitue à celle de la justice à rendre, en l’incluant de fait : on n’entendra plus parler de la plainte à déposer contre Liberty. Si celui-ci continue à sévir, c’est maintenant comme tueur à gage semant la terreur au service des grands éleveurs.

L’affrontement change de sens : il faut la médiation du politique pour que la justice civile soit établie. La première partie, dont le point d’orgue est constitué par la scène du steak, a révélé deux choses : d’une part, dans une situation tout entière déterminée par la gestion des intérêts particuliers, chacun s’arrange de tout, y compris de la violence ; la peur est bonne conseillère et permet, en gros, d’éviter les dangers, pourvu que l’on apprenne à ne pas interférer avec les volontés des autres. C’est ainsi que l’aubergiste suédois, Peter, peut dire que « Liberty Valance est un client », bien qu’il estime que le shérif devrait l’arrêter. D’autre part, le point de vue du droit, celui qui repose sur des principes écrits, c’est-à-dire raisonnables, accessibles à tous, ne peut pas se faire valoir dans une situation dominée par la force, par la violence de maîtrise. Tom ne cessera de le répéter à l’avocat : « Si tu veux t’installer ici, il te faudra apprendre à te servir d’un pistolet ! ». Le droit ne peut par lui-même supprimer la violence. D’où la question classique : en quoi consiste l’usage légitime de la force ? Comment faire un usage légitime de la force contre celui qui ne reconnaît d’autre légitimité que la force même ? Comment instituer le droit sans déroger aux principes du droit ? Comment fonder le droit sans le pervertir par l’usage de la force sans lequel il est impossible de vaincre la violence ? Comment un usage de la force peut-il être légitime avant que le droit ne soit institué ? Pour sortir du cercle, Ford montre qu’il faut réaliser une double opération : d’une part constituer une puissance qui donnera force au droit, tout en le préservant de sa dénaturation en violence ; tel est l’objet des trois séquences où se joue la constitution du peuple, la naissance d’une nation ; en conséquence, d’autre part, cela devra rendre possible l’existence d’une force distincte en nature de la violence, d’une force qui ne sera pas une force de maîtrise. Si, en effet, le droit devait s’instituer par l’usage d’une telle force, il serait immédiatement invalidé dans sa prétention rationnelle. Il faut donc que celui par qui le droit aura été possible ne soit pas celui à qui le droit profite ; qu’il apparaisse comme capable de faire usage de la force, sans qu’il puisse être soupçonné d’en être le maître. Tel est le problème dont Ford nous propose ici une solution.

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