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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Le peuple, c’est le boss

La première opération se réalise par la constitution du peuple, ou plutôt les deux constitutions. Trois séquences en exposent le processus complexe : celle de la leçon d’instruction civique ; celle de l’Assemblée électorale cantonale, destinée à élire le représentant à l’Assemblée territoriale ; celle de l’Assemblée territoriale. Si les deux dernières sont complémentaires, et peuvent être réunies en une seule, coupée cependant par la scène du duel, dont on ne sait immédiatement si elle est condition de possibilité ou d’impossibilité de l’élection de Stoddard, la première s’en distingue nettement en ce sens qu’elle paraît présenter un préalable pré-politique à la constitution du peuple. Il n’en est rien puisqu’elle expose les principes mêmes sans lesquels la constitution politique du peuple serait impossible : ceux de la constitution du peuple américain dans la Déclaration d’Indépendance. Et de son fondement pré-juridique, écrit au tableau noir de la classe : « l’éducation est la base du droit (law) et de l’ordre ». Mais surtout, ce qui est frappant, c’est que l’on n’a pas à faire au même peuple dans les trois cas : peuple, si l’on peut dire, composé de ceux qui, pour la plupart, sont sans droits politiques (enfants, femmes, noir), dans la salle de classe ; peuple des citoyens, de ceux qui ont le droit de vote, lors de la réunion électorale ; peuple des représentants, peuple à travers ses représentants lors de l’assemblée territoriale.

En quoi et pourquoi est-il question de la constitution du peuple dans la séquence de la leçon d’instruction civique ? Deux éléments permettent de le soutenir : la séquence commence par la lecture de l’article du rédacteur du Shinbone Star qui milite pour la transformation du territoire en État, c’est-à-dire en institution de droit s’intégrant dans l’Union. Le territoire n’est pas sans lois, puisqu’il est sous l’autorité fédérale. Mais il est en situation de colonie, sous la dépendance d’un pouvoir extérieur. La constitution en État n’est donc pas le passage de l’état de nature à l’état civil : elle est plutôt pensée comme réappropriation, par une communauté sociale dont les liens sont lâches, de principes éternels.

Qu’est-ce qui vient se conjuguer en effet dans cette séquence ? L’apprentissage de la lecture, comme nécessité pour connaître le livre, non pas la Bible, dont Hallie (Vera Miles) a dit qu’elle pouvait la déchiffrer à force d’avoir entendu les sermons du pasteur, mais le code, principe du droit préalable à la communauté politique, fondement de la République. Mais comment énoncer le droit ? La condition se trouve dans ces principes qui le rendent possible, et non, si l’on suit la pensée politique américaine telle que Ford la restitue ici, dans la volonté du peuple. D’où cet apogée de la séquence qui voit le serviteur noir au nom latin, Pompey, sous le portrait de Lincoln, réciter le début de la Déclaration d’Indépendance, qu’il confond avec la Constitution : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes ». Si l’évidence doit être déclarée et réaffirmée comme telle, c’est précisément parce qu’il s’agit non pas d’un fait, mais d’un principe qui peut toujours être dénié dans les faits, d’une règle de conduite prescriptive. Comme le soutient d’ailleurs la suite de la scène, ces vérités, à commencer par la première d’entre elles, « les hommes sont créés égaux », peuvent être oubliées. Cet oubli du principe d’égalité s’expose à trois autres reprises dans le film : lorsque Tom fait irruption dans la salle de classe, et reproche à Pompey de ne pas avoir réalisé le travail commandé ; lors de l’Assemblée électorale, où on le voit assis sur les marches à l’entrée de la salle, tous les citoyens passant devant lui sans y prendre garde, y compris Ransom ; lorsque Tom va après le duel au saloon avec lui et que le patron refuse de servir Pompey. Et puis bien sûr dans l’actualité du film : nous sommes en 1962, en pleine lutte des Noirs pour les droits civiques. La leçon est triple : les principes éternels doivent être affirmés dans le temps pour être effectifs ; leur déclaration originaire doit être réitérée, parce qu’ils ne deviennent effectifs que dans un processus historique qui suppose l’action consciente des sujets dans l’histoire ; les principes ne relèvent pas de la volonté du peuple, mais constituent en peuple ceux qui les reconnaissent.

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