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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Le peuple se rassemble par un acte de volonté, mais cette volonté n’est pas volonté de faire le droit : il faut reconnaître les principes du droit pour se rassembler, ce qui suppose un homme capable de les faire entendre. Non pas un législateur donnant la loi, tel un dieu, mais un homme parmi les autres, simplement instruit du droit et capable de faire entendre les principes à ses semblables : telle est la figure de Ransom, avocat et instituteur (le français permettant de jouer sur l’ambiguïté du mot), venu de l’Est « non pas avec un fusil, mais avec un code » comme le dira Peabody (Edmond O’Brien) dans son discours électoral. Non pas un étranger puisque la communauté n’est pas constituée, mais un arrivant qui vient s’ajouter à la communauté en formation, et qui devra lui aussi donner des gages pour en être vraiment. On peut citer Hannah Arendt réfléchissant la Révolution américaine : « Le principe qui se fit jour au cours de ces années décisives où l’on posait les fondations – non en raison de la force d’un architecte unique, mais par la puissance en commun de la multitude – fut celui combiné du pacte commun et de la commune délibération ; et l’événement lui-même devait prouver en réalité, comme Hamilton y insiste, que les hommes étaient réellement capables… de l’établissement d’un bon gouvernement par la réflexion et le choix, qu’ils ne sont destinés à tout jamais à dépendre pour leurs constitutions politiques d’un accident et de la force(3). » Tout le propos du film de Ford est sans doute de montrer que « l’accident et la force » ne peuvent pas être éliminés de l’histoire, mais que la puissance d’un peuple tient à sa capacité à les intégrer dans une légende à laquelle croire. Et que le moment où l’on ne peut plus croire aux mythes, moment de leur critique ou de leur déconstruction, est celui de la dégénérescence de la communauté.

Quel est ce peuple réuni dans la salle de classe pour la leçon d’instruction civique ? On l’a déjà dit : il est composé de non-citoyens, femmes, enfants, noirs, mexicains, mais aussi des ouvriers agricoles. Les enfants forment un groupe homogène, au sein duquel les individus ne sont pas différenciés, chantant l’alphabet à l’unisson. Petit peuple donc, dont la première scène de la séquence montre qu’il se forme contre ce à quoi il s’oppose : les grands propriétaires. Nous ne sommes pas dans la logique d’une lutte de classes, mais plutôt dans une thématique machiavélienne de distinction des deux « humeurs », opposant « peuple » et « grands ». « Peuple » est donc pris ici d’abord au sens social, et non au sens juridico-politique. Peuple non-instruit, qui subit la violence des grands, ou qui s’en préserve illusoirement en n’interférant pas avec leur volonté. Peuple qui voudrait faire valoir ses intérêts mais qui est empêché de le faire en raison de sa faiblesse. Peuple qui, en conséquence, ne parvient pas à comprendre clairement les principes du droit politique. C’est ainsi que Nora donne de la République une définition qui est en réalité celle de la démocratie : « A Republic is a state in which the people are the boss ». Et elle poursuit par une illustration qui restreint ce pouvoir du peuple au choix de ses représentants. Mais c’est l’ambiguïté et la confusion de la définition qui est intéressante pour nous : elle fait penser à une autre formule dans Ford, celle que prononce Ma’ Joad à la fin des Raisins de la colère : « We are the people ». Le peuple ? les gens ? Le français hésite. Il suffit sans doute de se souvenir de l’ambiguïté de « peuple ». Mais le boss relève sans aucun doute du vocabulaire de l’intérêt particulier, c’est-à-dire d’une pensée pré-politique qui n’a pas encore accès à la réflexion du bien commun. Pourtant la naïveté de Nora est légitime, puisqu’elle dit le fonds démocratique de la Déclaration d’Indépendance. Le peuple, c’est-à-dire nous, précise-t-elle, pour revenir à une formule de république représentative : nous pouvons renvoyer chez eux les « gros bonnets » de Washington si on n’est pas content de ce qu’ils font.

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