Corpus

L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Cette fragilité du peuple social, sa division interne suivant des lignes de clivages que la classe escamote, va apparaître avec l’arrivée de Tom faisant irruption par la porte du fond qui donne sur la rue : le monde extérieur, le réel en ce qu’il a d’incontournable, va disperser un peuple non effectivement unifié. La séquence avait commencé dans la salle de rédaction, où Ransom avait lu une première fois l’article de Peabody militant pour la constitution en État. Une vérité s’est articulée avec la leçon de droit public où l’on a vu les principes fondant le droit politique être énoncés par ceux-là mêmes qui peuvent en bénéficier. Tom surgit de la rue, après d’autres personnages qui, eux, étaient venus s’agréger au groupe, comme vecteur de réel : le droit ne peut rien contre la violence s’il ne dispose pas de la force, « un vote ne peut pas grand-chose contre un fusil », fait-il remarquer. Comment faire pour que ce qui est juste soit fort ? pour que la force ne pervertisse pas le droit ? Mais aussi comment s’y prendre pour que le principe d’égalité soit respecté ? C’est la première question que pose, de fait, l’arrivée de Doniphon : Pompey qui vient d’administrer, « en creux », une leçon en la matière, se voit renvoyé des bancs de l’école où tout est beau, à son travail non fait, et du même coup à son statut de serviteur. Deux concepts de la liberté se dégagent ici : non-interférence des volontés, ce qui n’exclut pas les inégalités, ou non-domination ? Plus profondément, quel est le statut de Pompey dans cette histoire ? Il apparaît comme une pièce maîtresse, puisqu’il est là comme véritable bras armé qui fait respecter l’ordre, limite la violence, à trois reprises : lors de la scène du steak ; au moment de l’élection du délégué du canton ; au cours du duel. Il n’est donc pas étranger à la communauté. Pourtant il n’en fait pas partie de plein droit, puisqu’il n’a pas le droit de vote, ni celui de consommer avec les autres au saloon. À la fois dedans et dehors, il est littéralement sur le seuil, en position d’inclus-exclu, figure de ce que je nomme inclusion exclusive : inclus afin d’être exclu, inclus afin d’être, au sein même de la communauté, enfermé dans la position de celui qui n’en est pas, et sommé d’acquiescer à son statut.

Geste inconscient du peuple qui s’affirme, mais ne s’affirme que dans une double contradiction : avec l’autre qui lui est extérieur, ici les grands éleveurs, et avec son autre qu’il pose à ses marges en un geste contradictoire qui consiste à affirmer son identité en même temps qu’il s’ouvre au nouvel arrivant qui veut en faire partie, tel Peter le Suédois admis au statut de citoyen américain. Il en est ainsi également des femmes, présentes activement dans la salle de classe (Hallie reprochera même à Ransom de capituler sur ses principes) et renvoyées avec leur caquetage derrière la porte par Doniphon, lors de l’Assemblée territoriale.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12