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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Mais ce peuple reste sans consistance : l’évocation du tueur payé par les grands éleveurs suffit à le disperser. La leçon est terminée. Sans doute n’avait-on pas prêté une attention suffisante au maître qui avait rappelé les principes républicains mal compris : si la démocratie est la source du pouvoir, elle n’en est pas le mode d’exercice, lequel relève des représentants du peuple(4). Autrement dit, un peuple constituant ne peut durer s’il n’est pas constitué en État. Sans cette institution, hors des moments où il est assemblé, il est soumis à la peur : Liberty le rappellera après sa défaite électorale. Impuissance du peuple pris dans son acception démocratique et sociale, qui est aussi l’impuissance des principes face à la violence, à la force de maîtrise. Impuissance tragique en quelque sorte puisque le choix semble être entre céder devant la force ou céder à la tentation de la force.

Les représentants du peuple

L’épreuve de la peur, voire celle de l’humiliation, apparaît comme une condition nécessaire pour faire partie du peuple. Épreuve à laquelle les deux hommes de l’Ouest, Doniphon et Valance, le bon et le mauvais, sont étrangers, en raison de leur force. Épreuve qui est celle du parcours de Stoddard tout au long du récit, à laquelle il n’accède en fait qu’avec la « leçon de tir » qu’il reçoit de Tom, condition sans laquelle il ne saurait vraiment être courageux. Toutefois le premier courage ne consiste pas à affronter la violence sur son terrain : le duel ne peut venir qu’après l’assemblée électorale. C’est un autre peuple qui se constitue ici : ce ne sont pas tout à fait les mêmes individus que ceux de la séquence précédente, et le ressort de leur réunion diffère. Le peuple se distingue de l’autre auquel il s’oppose, mais qu’il porte en quelque sorte en lui-même comme une menace permanente, la multitude turbulente qui se réunit au saloon, lieu ouvert qui est sans doute le seul dans le film à ne pas être doublé. Singularité sans doute qui expose à la fois l’ambiguïté et le caractère central de ce lieu où se rencontre la multitude dans ce qu’elle a de négatif (Valance et la peur qu’il suscite) et dans sa capacité à se réunir en peuple, à devenir politique(5). À moins que la salle de rédaction, pratiquement en face, de l’autre côté de la rue, puisse en être le double : son écho réfléchi plus que sa vérité. Le saloon est le lieu de la turbulence, de la multitude qui se laisse aller à ses passions, dont la boisson est la figure exemplaire, et qui n’est jamais, chez Ford le catholique, l’expression du péché et de la bassesse humaine. C’est aussi, dans la première partie du film, le lieu de Liberty. Mais, durant la réunion politique, le désordre doit se muer en ordre : l’alcool y est interdit. Le maillet du président transforme le brouhaha et les mouvements épars en silence relatif, permettant le discours qui expose les règles sans lesquelles la multitude continue à régner. Tout suggère dans la séquence l’idée d’une communauté sans dehors, qui trouve en elle-même les principes qui la fondent, même s’ils lui parviennent par la médiation de l’avocat venu de l’Est : celui-ci en est membre, au même titre que l’aubergiste suédois, ou que le good boy éleveur de chevaux, voire que le bad boy qui surgit depuis la rue pour revendiquer son droit de vote.

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