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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Le peuple est ici l’ensemble de ceux qui ont droit de vote : peuple juridique qui reconnaît le droit, et qui n’est pas fondé sur une donnée ethnique. Pourtant Pompey reste en dehors, assis près de la porte, somnolent, comme s’il n’était pas concerné par ce qui se passe à l’intérieur. Apparence trompeuse, puisqu’il interviendra, menaçant Liberty de son arme pour empêcher son coup de force. Dedans et dehors en même temps, comme je l’ai déjà montré. Par contre Liberty Valance lui, peut faire partie de l’assemblée du peuple, ce qui signifie qu’elle a le pouvoir de le contraindre à respecter les règles du droit, au moins pendant le temps de la réunion. C’est évidemment un moment essentiel : contrairement au peuple social qui se pose en s’opposant aux grands, le peuple juridique s’expose ici comme réunion de tous, engageant une réflexion sur le bien commun, capable d’inclure le dissensus : Valance y est le représentant de l’intérêt des gros éleveurs pour lesquels il travaille, s’opposant aux intérêts du petit peuple. En même temps la force collective, incluant l’arme de Pompey, c’est-à-dire aussi de Tom, a laissé apparaître la possibilité d’une autre espèce de force que celle dont usent Valance comme Doniphon : non pas une force de maîtrise, au bénéfice d’un particulier, mais celle du droit, d’un droit effectif qui sort de l’angélisme dans lequel le discours des seuls principes pouvait l’enfermer. Mais il reste clair que le peuple ne pourrait pas se constituer sans l’intervention en son sein du juriste qui connaît le droit, et du journaliste, vecteur du débat public.

Tant que l’État ne sera pas institué, la « loi de l’Ouest » prévaudra hors des limites de l’Assemblée. Non parce que le peuple retourne à la boisson : on a déjà dit qu’elle n’était qu’un péché véniel. Mais parce que l’institution n’a pas fait disparaître les contradictions qu’elle a pour charge de régler ou de canaliser. Suivant la tradition politique américaine, l’État rend possible la quête du bonheur, il ne le réalise pas. Les délégués élus, la tâche reste à accomplir : soumettre effectivement la violence et endiguer les appétits des gros éleveurs.

On a beaucoup écrit sur le duel qui oppose Liberty Valance et Ransom Stoddard. De mon point de vue, sa compréhension passe encore par la séquence de la leçon d’instruction civique. Celle-ci se termine par la suspension de la leçon, au risque qu’elle ne reprenne jamais, Ransom effaçant du tableau noir la devise « l’instruction est la base de la loi et de l’ordre », pour déclarer, sous le portrait de Washington : « Quand la force menace, vouloir se faire entendre est vain ». Maintenant, seule la force peut endiguer la force. Mais quelle force ? L’ordre des séquences répond à cette question. La leçon de tir que Tom inflige à Ransom en donne une figure négative : la force de l’habileté individuelle, celle de la « loi de Shinbone » qui veut que « chacun règle ses comptes », et qui reste dans la logique de la maîtrise. Il faut justement que l’usage de la force contre Valance ne puisse pas apparaître comme règlement de compte personnel. L’escamotage des affronts subis par l’avocat dans la première partie du récit contribue à installer cette idée. La violence de Valance contre l’assemblée électorale en est une seconde condition : le peuple réuni a montré sa puissance en intégrant Valance en son sein, ce qui est manière de l’obliger ; les menaces proférées contre chacun des membres de l’Assemblée sont la marque de ce que la violence n’a pas disparu. Le défi lancé à Stoddard n’est plus défi personnel, mais mise en cause du représentant élu. Le sac du journal donne la mesure de ce qu’est l’usage de la force chez Valance : la volonté de maîtrise qui, ici aussi, s’en prend à un représentant de la communauté, avec une violence sans limite.

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