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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

Tous ces éléments légitiment le duel, qui apparaît comme seule issue possible : Stoddard relève le défi après l’agression du journaliste, après que son enseigne d’avocat a été coupée en deux par Valance, ne laissant que son nom, accroché à un clou : l’avocat, l’homme de loi (qui n’est pas l’homme de la loi) est séparé du sujet qui ne peut se restituer qu’en affrontant la violence réelle, puisque c’est l’existence de la loi qui est en cause. Il apparaît comme capable d’un usage de la force qui ne procède pas de la maîtrise, même s’il ne peut s’agir d’une force légale, puisqu’il n’est pas mandaté pour cela. Il incarne donc la possibilité d’une force légitime, antérieure à l’institution politico-juridique qui rend possible la contrainte légale, et qui soit au fondement de celle-ci : figure du droit et de la force du droit, capable d’en imposer à la force de la maîtrise. Troisième terme nécessaire qui dépasse l’opposition de la violence et des mots, de la force réelle et de l’impuissance du discours, de la virilité des hommes de l’Ouest et de la féminité de l’homme de loi. Le tablier dont Ransom est affublé au moment du duel condense tous ces signes : attribut féminin, par opposition au holster du cow-boy, il est aussi le signe de la dette réglée, puisqu’il est le signe du travail fait à l’auberge en paiement de la pension. Tuer Liberty Valance, c’est ce que tout le monde désire sans oser le faire. Il faut donc que ce soit réalisé par un homme ordinaire et extraordinaire, figure héroïque, qui puisse apparaître comme incarnation de cette force singulière qui n’est pas volonté de maîtrise. Mais un homme ordinaire n’a pas les moyens de tuer ce tireur d’exception. Il faut donc croire qu’il peut le faire, contre toute évidence.

C’est le journaliste Peabody qui va tailler le costume du héros à un Ransom dont le corps paraît trop frêle pour l’endosser, lors de l’Assemblée territoriale, en dressant le grand récit de la conquête de l’Ouest : ici régnait la loi des tomahawks, quand les bisons et les peaux-rouges erraient dans la contrée, selon la loi de la survie ; alors sont arrivés les pionniers et les aventuriers, les intrépides qui se sont opposés à cette loi ; puis les éleveurs ont fait de ce territoire leur propriété privée ; aujourd’hui, « à l’époque du chemin de fer et du peuple », il faut des routes et un État qui rende possible la prospérité de chacun, raison pour laquelle il faut voter pour l’homme qui est venu ici armé seulement du code, et non d’un fusil. Téléologie du progrès dont l’imaginaire se donne comme unificateur face à ce qui apparaît comme mystification fondée sur le langage religieux du porte-parole des éleveurs accusant Stoddard du crime majeur : se prendre pour l’incarnation de la loi, jusqu’à confondre les rôles d’avocat, de procureur et de bourreau. « Cet homme est marqué du signe de Caïn », et ne peut donc pas être le représentant du peuple. Tout se passe comme si Ford cherchait à articuler le théologique et le politique, de telle sorte que celui-là ne puisse être le fondement de celui-ci, tout en restant dans le cadre d’une pensée qui ne peut les séparer totalement. L’interdit religieux, « Tu ne tueras pas ! », ne vaut pas de façon catégorique en politique. La réponse du journaliste est doublement sidérante : « Valance, un homme ? », ce qui peut être aussi entendu comme écho du début du récit : « Les Indiens qui erraient là, des hommes ? ».

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