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L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple

par Gérard Bras  Du même auteur

« Avoir tué un homme », ou non, est l’une des questions qui hantent nombre de films de Ford. Le religieux supporte cette ambivalence : la nature pécheresse de l’homme rend incontournables non seulement la mortalité, mais le meurtre, en même temps que l’amour divin rend possibles la promesse et la confiance sans lesquelles aucune communauté ne pourrait exister. Double thème au fondement de la pensée politique américaine, que Ford déploie magistralement ici, et qui traverse toute son œuvre. Le héros n’est pas un saint : il donne figure à un homme qui assume sa culpabilité pour permettre le dépassement de l’état de violence. « Ransom » en anglais signifie à la fois « la rançon » et, comme verbe, « racheter ». Tuer Liberty Valance est la rançon à payer pour racheter la communauté de sa propre lâcheté, la constituer en donnant force au droit. Il est remarquable que le religieux ne soit présent qu’en filigrane dans tout le récit : le bâtiment de l’église ou du temple n’est visible que dans le Shinbone actuel, dans lequel débarquent le sénateur et sa femme.

Il faut que, à ses propres yeux, Ransom soit blanchi du meurtre qui le met en contradiction avec lui-même. La belle âme ne peut être politique. Qu’en est-il du flash-back dans le flash-back, du récit de Tom qui énonce la vérité du duel ? J.-L. Leutrat a montré le caractère indécidable de la vérité de cet épisode : le procédé qui introduit le second flash-back est, traditionnellement, celui qui sert à introduire le rêve et le seul témoin qui pourrait confirmer le propos du sénateur, Pompey, n’assiste pas au récit et n’est pas interrogé. Rien ne permet donc d’affirmer que les choses se sont bien passées ainsi, que nous n’avons pas à faire à une reconstruction de la part du vieux sénateur cherchant à se laver de l’accusation. Il faut que les deux figures de la violence de maîtrise sortent de la scène, selon deux voies distinctes : en exécutant Liberty Valance, Tom fait un usage de la violence qui, paradoxalement, le dépossède de Hallie ; il sacrifie sa volonté de maîtrise.

Là n’est pas l’essentiel, pour la question qui nous occupe : il faut, du point de vue de l’imaginaire du peuple, que l’on puisse croire à la possibilité d’un exercice de la force qui donne force au droit, d’un autre régime de la force que celui de la maîtrise. Que cet usage considère comme inhumains ceux, le gangster certainement, mais sans doute aussi les Indiens, contre qui elle s’exerce, est alors compté pour rien. Telle est la rançon du rêve et ce qui lui confère sa puissance. « On ne pourra donc pas reprocher au rêve américain de n’être qu’un rêve : c’est ainsi qu’il se veut, tirant toute sa puissance de ce qu’il est un rêve ». Pour y parvenir il doit être incarné dans une figure qui lui donne chair, fermant ainsi le dispositif imaginaire par lequel le peuple se donne de lui-même l’image qui lui permet d’agir. « Une communauté est saine tant que règne une sorte de consensus qui lui permet de se faire des illusions sur elle-même, sur ses motifs, sur ses désirs et ses convoitises, sur ses valeurs et ses idéaux : illusions “vitales”, illusions réalistes plus vraies que la vérité pure(6). »

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