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La gloire de ce qui revient. Quelques notes à propos de The Ghost and Mrs Muir

par François Roussel  Du même auteur

Le redoublement fantomatique

Les « films de fantômes » peuplent le cinéma depuis ses origines, jusqu’à en constituer un genre à part entière – quelles que soient les discussions légitimes sur le bien-fondé d’une telle catégorisation, pour le cinéma comme pour les autres arts(1). Certaines analyses ou visions englobantes n’hésitent pas à identifier le cinéma tout entier à une histoire de revenants, à y percevoir une structure de « hantise » constamment à l’œuvre, qu’il soit ou non expressément question de spectres, d’ectoplasmes ou de fantômes dans tel ou tel film. C’est notamment le cas de Jacques Derrida qui, dans un film de Ken Mc Kullen, Ghostdance, où il joue son propre personnage, est amené à hasarder quelques formulations générales sur la nature spectrale du cinéma. En écho indirect à certaines analyses de Roland Barthes sur la photographie dans La Chambre claire, il énonce notamment la proposition suivante : « Être hanté par un fantôme, c’est avoir la mémoire de ce qu’on n’a jamais vécu au présent, avoir la mémoire de ce qui, au fond, n’a jamais eu la forme de la présence. Le cinéma est une “fantomachie”. Laissez revenir les fantômes. Cinéma plus psychanalyse, cela donne une science du fantôme. La technologie moderne, contrairement aux apparences, bien qu’elle soit scientifique, décuple le pouvoir des fantômes. L’avenir est aux fantômes ».

Formules énigmatiques, surgies d’un échange filmé en partie improvisé avec la comédienne Pascale Ogier (qui mourra par ailleurs peu après ce film) ; formules embarrassantes aussi dans leur généralité, mais que Derrida est amené à préciser et, en un sens, à modifier, dans le dialogue avec Bernard Stiegler recueilli dans Échographies : « Évidemment, le mot de science, je ne sais pas si je le garderais à la réflexion, au delà de l’improvisation ; car en même temps, c’est quelque chose qui, dès lors qu’on a affaire à du fantôme, déborde, sinon la scientificité en général, du moins ce qui, pendant très longtemps, a réglé la scientificité sur le réel, l’objectif, ce qui n’est pas ou ne devrait pas être, précisément, fantomatique(2). » Dans une brève incise qui précède ces propos, Derrida avançait par ailleurs une distinction entre le « spectre » et le « revenant » : « Dans la série des mots à peu près équivalents qui désignent justement la hantise, spectre, à la différence de revenant, dit quelque chose du spectral. Le spectre, c’est d’abord du visible. Mais c’est du visible invisible, la visibilité d’un corps qui n’est pas présent en chair et en os. Il se refuse à l’intuition à laquelle il se donne, il n’est pas tangible. Fantôme garde la même référence au phainesthai, à l’apparaître pour la vue, à la brillance du jour, à la phénoménalité. Et ce qui se passe avec la spectralité, avec la fantomalité – point nécessairement avec la revenance –, c’est que devient alors quasiment visible ce qui n’est visible que pour autant qu’on ne le voit pas en chair et en os » (Échographies, p.129).

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